La belle france – Georges Darien –

L’homme et la femme ne seront libres que lorsqu’ils seront égaux ; lorsqu’ils auront fait disparaître les barrières qui les séparent, conventionnelles, morales, traditionnelles, légales, et qui trouvent leur point d’appui, ainsi que toutes les infamies qui déshonorent l’humanité présente, dans la propriété individuelle du sol.

( de la présomption masculine )

Mesdames ! Voyez donc ce ressort…

L’homme et la femme ne seront libres que lorsqu’ils seront égaux ; lorsqu’ils auront fait disparaître les barrières qui les séparent, conventionnelles, morales, traditionnelles, légales, et qui trouvent leur point d’appui, ainsi que toutes les infamies qui déshonorent l’humanité présente, dans la propriété individuelle du sol. L’homme s’est placé partout, légalement, fort au-dessus de la femme. La somme de liberté qu’il fut obligé de lui laisser, au moins dans les moeurs, mesure exactement la quantité et la qualité de la liberté dont il jouit lui-même. Dans tous les pays où la part d’indépendance laissée à la femme est réduite à un minimum, le niveau des moeurs s’abaisse de jour en jour, et les institutions, graduellement, descendent au niveau des moeurs. La situation des pays latins, des pays dans lesquels domine l’esprit latin, démontre l’exactitude de cette affirmation. En France, sur la liste des gens frappés d’incapacité civile et politique, la femme vient après les mineurs, les immoraux et les fous. La Française, reléguée par la loi au rang d’animal, ou même ( car la forte expression populaire exprime mieux l’intention de cette loi), au rang d’outil de besoin, la Française prend sa revanche comme elle peut. Cette revanche peut coûter cher à une nation ; la situation générale de la France le prouve. A part de rares exceptions, les femmes riches, les femmes de la bourgeoisie, se soumettent par calcul à l’influence de l’Eglise et en assurent la puissance. Elles travaillent ardemment à maintenir la France sous le joug de Rome et à préparer des générations de fonctionnaires civils et militaires qui retiendront à perpétuité les Pauvres dans l’ordure qu’on appelle le devoir. On sait, par exemple, que les établissements d’enseignement secondaire dirigés par des ecclésiastiques reçoivent un nombre d’élèves supérieur à celui des élèves des établissements similaires dirigés par l’Etat. Ces femmes de la bourgeoisie, qui ne sont pas libres prennent donc la liberté de livrer la France à l’Eglise ; et les Français, qui sont libres déplorent le fait mais n’y peuvent rien.

Le rôle joué par les femmes qui appartiennent aux classes dirigées n’est que rarement moins misérable et moins néfaste que celui que jouent les femmes des classes dirigeantes. Le poison religieux les infecte moins, certainement ; l’on trouve parmi elles plus d’une femme à laquelle la pauvreté n’a point enlevé tout sentiment d’indépendance, qui méprise le prêtre, et qui rougirait de faire de ses fils les visqueuses éponges à bénitiers que deviennent les fils de la bourgeoisie. Mais il arrive plus souvent que la pesanteur de l’atmosphère dans laquelle elles vivent déprime leur naturelle fierté, et que leurs aspirations vont se briser les ailes contre les barreaux de cette page qu’on appelle un intérieur. Leurs idées s’emprisonnent, avec les objets qu’il faut soustraire aux larcins possibles, dans les buffets et dans les placards dont les clefs sont jalousement gardées ; leurs rêves glissent sur le carreau des cuisines, se dessèchent au souffle ds fourneaux. Le problème de l’existence quotidienne les torture ; il faut trouver ds solutions à ses questions insolubles ; il faut vivre, faire vivre ; et l’énorme labeur du ménage, l’effroyable labeur du ménage, consume l’existence de la femme, réclame d’elle, sans trêve, la mise en oeuvre de toutes ses forces. Forces intellectuelles. Grâce à quels miracles de calcul, d’adresse, de patience et d’énergie une mère de famille, dans les classes moyennes et dans les classes pauvres, arrive-t-elle à assurer la subsistance de ceux qui comptent sur son industrie pour réparer les forces qu’ils auront encore à consacrer demain au lamentable combat de leurs existences !

Forces physiques. Il n’y a pas de travail plus exténuant que le travail que la femme a à accomplir dans son ménage. Ce travail est non seulement incessant, il est gratuit. Il n’est jamais rémunéré ; personne n’en tient compte, ni ceux au profit desquels il est accompli, ni les gens qui payent des salaires de ceux-là, ni les économistes qui expliquent pourquoi il y a des salaires. Si la femme venait à exiger demain qu’on lui payât son travail, tout le système capitaliste s’écroulerait immédiatement. Pour la gloire de ce système, pour son maintien, elle doit s’évertuer sans trêve pour le roi de Prusse. ( Sans métaphore, si l’on veut.) Je ne crains point d’exagérer quand j’affirme que le labeur des femmes paye la moitié de l’énorme taxation qui écrase la France. Il serait insensé d’espérer qu’une femme condamnée à de pareils travaux forcés pût avoir d’autre influence qu’une influence stupéfaite sur l’esprit de l’homme. C’est une bête de somme. Son existence n’a pour effet que d’entretenir l’état social actuel. Ce que la bourgeoise fait exprès afin de livrer la France à Rome, la femme du peuple le fait involontairement pour livrer la France au capitalisme. Elle aide l’exploiteur à payer le salaire de son mari et de ses enfants. L’homme du peuple le voit, le sait, le comprend. Et comme il est libre, l’une des magnanimes unités composant le Peuple souverain, il laisse sa compagne s’exténuer, corps et âme, dans un travail abrutissant, stérile, anachronique, et va boire un coup chez le mastroquet.

Là, il peut rencontrer des femmes qui travaillent aussi, ses filles ou ses soeurs peut-être, qui sont sorties de l’atelier ou du magasin en passant par le lupanar, ou ce qui en tient lieu. Le labeur de la femme, à part des exceptions très rares, ne suffit pas à la faire vivre ; et, pour se créer un supplément de ressources, elle vend du plaisir à prix réduit après avoir vendu du travail au rabais. C’est une nécessité à laquelle bien peu échappent. Prises entre l’insultante obscénité du bourgeois qui les poursuit de ses offres ou de ses menaces, et l’insouciance égoïste de l’homme de leur classe, qui se désintéresse de leur sort, elles sont forcées, pauvres bêtes de peine, de devenir des bêtes de joie. C’est de cette façon seulement qu’elles peuvent récupérer l’argent qui leur fut volé sur le prix de leur travail.

Vous avez vu les ouvrières des grandes villes. Pâles, anémiées, la fatigue cernant leurs yeux et la névrose saccagent leurs gestes, elles n’ont conservé de leur beauté que ce qu’on appelle la beauté du diable – ce genre de beauté enfiévrée, perverse et malsaine que produit la civilisation du bon Dieu. Elles traversent l’artificielle joie des rues avec des gaités factices qui sont comme l’ironique écho de souffrances, qu’on dédaigne d’avouer. Au secret de leur chair, la chlorose pleure ses larmes pâles. Elles se nourrissent de choses équivoques, s’excitent de littératures malsaines. Le luxe, qu’elles contribuent à créer, les grise comme une boisson forte. L’abeille, peu à peu, abandonne la ruche. Elle se transforme en guêpe. C’est la prostitution, clandestine, avouée, tolérée, interdite, traquée, réglementée – exaltée. Inutile de mâcher les mots, surtout pourfendant cette année d’Exposition. Blanc partout. La Belle France affiche son industrie nationale, son industrie nationaliste ; elle a une presse bien pensante, pornographique et tricolore, tout exprès pour faire la réclame. On a même été plus loin. La Parisienne, sur la porte monumentale, est une enseigne éloquente et naïve. Les étrangers, amateurs de façons nouvelles, pourront se faire arranger à la Française. Modes de Paris. Fleurs et plumes. Combien les fleurs ? Combien les plumes ? Ils sauront ça.

Ils sauront aussi que la prostitution est réglementée en France, et s’étonneront de cette hypocrisie. Mais il y a une autre industrie, bien française et nationaliste, qui doit vivre : la police. La femme, même dans l’exercice des fonctions les plus utiles à la grandeur et au bon renom du pays, est sacrifiée au mouchard. Le mouchard peut arrêter la femme et l’emprisonner à son gré. Tout est permis au mouchard, parce qu’il travaille pour l’armée ; et il envoie à Saint-Lazare des femmes qui devront aussi travailler pour l’armée, et lui confectionner les chemises que lui livreront des entrepreneurs nationalistes. Arrestations et emprisonnements sont arbitraires, illégaux. Le code est bafoué par des ordonnances administratives. La loi est souffletée par le mouchard. La France, qui se vante d’avoir proclamé les Droits de l’Homme, n’a pas encore trouvé une femme comme Madame Joséphine Butler, pour réclamer les Droits de la Femme. Il est douteux qu’elle trouve jamais cette femme-là. Du sang français coule dans les veines de Madame Butler. C’est du sang catholique seulement qui coule dans les veines des femmes françaises.

Les étrangers se font souvent de pauvres idées de l’immoralité française. Ils croient qu’elle a des limites. Elle n’en a pas. De cette immoralité, la misère n’est pas toujours la cause. Elle est produite aussi par la platitude, l’hypocrisie et l’artificialité sur lesquelles se fonde la vie française d’aujourd’hui. Le mépris de la femme pour l’homme trouve cette forme d’expression : se vendre à lui. Quand l’homme a cessé, de par son ignominie de vaincu fanfaron, d’être un objet d’enthousiasme, d’affection ou même d’excitation sensuelle, on peut tout de même en tirer de l’argent. C’est la seule chose qu’on en puisse tirer. L’argent, après tout, donne, sinon la liberté elle-même, au moins son illusion ; et l’illusion de la liberté est déjà quelque chose pour un être qui aspire sans cesse à l’indépendance complète et qu’on a condamné à l’esclavage perpétuel. L’argent permet aussi de satisfaire, en leur rognant les ailes, des rêves de beauté qui hantent les cerveaux féminins et qu’exaspère la hideur de la vie actuelle. Par le souci de sa toilette, de l’intime décor dans lequel elle vit, la femme d’argent établit sur les autres femmes une suprématie moins bête en somme, moins laide, que celle que l’homme d’argent établit sur les autres hommes. Elle cherche, dans la mesure du possible, à réaliser l’idéal qu’elle se fait d’elle-même ; au moins en apparence ; elle se met, extérieurement puisqu’il ne lui est point permis de le faire autrement, en harmonie avec son moi. Et voilà ce que l’homme ne sait pas faire.

La prétention des hommes à une grande supériorité sur les femmes est simplement grotesque. Leur immense vanité les empêche de voir que cette supériorité consiste à placer un carcan au cou d’un être qui leur met à son tour des menottes aux poignets ; après quoi ils n’ont plus qu’à tourner en rond, ensemble, au bout d’une chaîne bénie par l’église, dans l’ornière qu’a creusée la tradition. La présomption de l’homme l’aveugle au point de ne pas lui laisser soupçonner l’énorme mépris, souvent saupoudré de compassion affectueuse, que la femme mariée la plus honnête, elle-même, a si souvent pour son mari. Mépris justifié. La sottise dont l’homme fait preuve généralement, le rendrait simplement pitoyable ; mais son outrecuidante infatuation le rend profondément contemptible – d’autant plus que, les droits qu’il s’arroge, il les fait valoir avec cruauté ; qu’il se montre, non seulement maître glorioleux et imbécile, mais tyran implacable. Le plus ridicule, c’est que, pris individuellement, les hommes font rarement preuve de férocité, et qu’il arrive, même fréquemment, que leur conduite vis-à-vis de leurs femmes dépasse les bornes de la pusillanimité. C’est seulement pris en masse, lorsque l’agglomération de leurs impuissances donne une force rageuse et maladive à la superstition de leurs privilèges, c’est seulement lorsque ces fantoches, les hommes, se transforment en tortionnaires, l’Homme – qu’ils manifestent dans toute la hideur de son exclusivisme leur appétit d’autorité.
La femme est le seul être, qui sous la domination despotique et cruelle de l’homme, n’ait pas complètement abdiqué sa fierté ; quand on voit ce ue les femmes ont eu à supporter, et quand on voit à quelle hauteur elles ont su maintenir leur âme ; quand on considère ce que dix ans de servitude, deux années de carnage, font de l’homme ; on doit constater que la force de résistance et l’énergie du caractère, qui sont les marques d’une supériorité certaine, ne se trouvent pas du côté de l’homme. Du reste, il suffit de considérer l’immense bêtise du politicien condamnant la race humaine, sur l’ordre du prêtre, à la perpétuelle mise, et de considérer d’autre part l’immense courage de la femme perpétuant cette race au prix de toutes les douleurs, pour ne conserver aucun doute au sujet de la prétendue prééminence de l’homme.
Le poids plus considérable du cerveau masculin, la faiblesse du sens olfactif chez la femme prouvent sans conteste l’infériorité féminine. On ignore absolument quelle est l’influence du poids d’un cerveau sur ses capacités, et la mesure du sens olfactif est une opération de haute fantaisie. Mais cela ne fait rien. L’homme, auquel la faiblesse de son odorat, amenant la nécessité de la ruse, a donné sur le chien une supériorité de mauvais aloi, a établi scientifiquement sur les fortes raisons citées plus haut le principe de sa supériorité intellectuelle et morale sur la femme. La femme a du admettre ce principe, et l’humanité tout entière a eu à en payer le prix. Certaines nations – les nations latines, par exemple, – trouvent qu’elles n’ont point payé assez cher. La France, pour ne citer qu’elle, maintient jalousement les droits de l’homme.
On n’y trouve plus, pour ainsi dire, ni hommes réels ni vraies femmes ; on y trouve des fonctionnaires, des dames et des bêtes de somme. On n’y trouve presque plus d’enfants ; on y trouve des élèves des Jésuites et du Sacré Ventricule et de la graine de vois de lit. Bientôt d’ailleurs, on n’y trouvera plus personne ; la population décroît à vue d’oeil, en dépit des primes offertes aux nombreuses familles, sous forme de bénédictions célestes. On ferait peut-être bien de se souvenir qu’il faut chercher l’augmentation de la population, comme le disait Quesnay, par l’accroissement des subsistances et non par des encouragements directs. Mais il n’est sans doute pas encore temps. Il vaut mieux s’occuper d’augmenter le pouvoir du fonctionnaire, du militaire et surtout du prêtre. Voilà ce qui est important ,et ce que les gouvernants qui se succèdent ne négligent point. La permanence du fonctionnaire, meurtrier de la vie active, c’est la permanence du mariage d’argent qui donne la somme de toutes les abominations sociales. La permanence du militaire, c’est la permanence de la débauche. C’est aussi l’impossibilité d’une existence libre pour la femme ; la liberté dont jouissent les jeunes files anglaises ne pourra pas être accordée aux jeunes filles françaises tant que cinquante mille désœuvrés traîneront leurs sabres sur les pavés de la Belle France. D’ailleurs, la compréhension de la femme ne peut exister dans un pays où le culte de l’homme d’armes est le premier des devoirs. La permanence du prêtre, c’est la misère pour aujourd’hui, la ruine pour demain. La supériorité de l’homme, comme on le voit, s’affirme en France d’une façon indiscutable. Elle s’affirmerait peut-être davantage encore s’il supprimait le fonctionnaire, le militaire et le être, s’il laissait libre l’initiative individuelle et surtout s’il libérait la femme – et aussi la terre. Mais voilà des choses qu’il ne faut guère attendre de lui, au moins jusqu’à ce que le canon le réveille. Et puis, si faible que soit le nombre de femmes d’esprit libre, je crois que c’est grâce à elles surtout que la France pourra sortir du marécage où elle s’enlise. Je suis fier d’avoir dit le premier que c’est la femme, la mère, qui renversera le Moloch du militarisme. Je le crois encore. L’homme aime à parler de la faiblesse de la femme. Il y a des champignons si friables qu’ont peut les écraser entre les doigts ; et, dans une nuit, ils soulèvent du sol des dalles qu’un homme robuste de pourrait change de place qu’avec un levier. La situation dans laquelle la femme est tenue en France est simplement honteuse. Elle l’apparaît davantage encore lorsqu’on songe que la France a posé si longtemps, et pose encore, pour le pays du progrès et et la liberté. Des signes nombreux indiquent que les femmes, au moins la meilleure partie d’entre elles, cherchent à sortir de cette situation. Elles essaient de se créer des positions indépendants, revendiquent des droits légaux et politiques. Il est inutile de critique ces tentatives dont l’intention, au moins, est excellente ; de tous ces symptômes, sans grande signification par eux-mêmes, on doit tirer cette conclusion très importante : qu’un nouvel esprit cherche à s’emparer de l’âme de la femme. Cet esprit, c’est l’Esprit de Sexe, que le Christ avait mutilé et voué à la honte imbécile et que l’infâme Eglise Romaine a fait tous ses efforts pour tuer. La femme de demain sera la femme que trouvèrent devant eux les légionnaires romains lorsqu’ils envahirent la Germanie ; elle apparaîtra pour la bataille, se réveillant enfin du cauchemar religieux dans lequel elle se débat depuis dix-huit siècles. Elle excitera l’homme, comme autrefois, à la conque^te de la terre et aussi à la destruction de tous les monuments anti-humains qui furent les témoins et les causes de son esclavage. La femme heurte aujourd’hui ses aspirations et ses élans à toutes les impossibilités. Tout est en contradiction avec ses désirs et instants. Mais la femme hait, de nature, l’inavouable et l’indiscutable, l’absolu, la pétrification du passé. Son rôle n’est pas de cherche à monter au niveau de l’homme, à épouses ses idées, ses sentiments et ses querelles ; mais au contraire de lui en faire comprendre la fausseté, le caractère factice, misérable et dangereux. C’est elle qui doit donner à la vie son caractère complet, fortement égoïste, et avide de tous les bonheurs possibles.Détruisant les absolus anti-naturels et stagnants elle doit faire vivre les immédiats humains. Elle doit démontrer à l’homme que c’st leur action commune, seule, qui peut être féconde. En France, c’est une démonstration qu’elle pourrait donner sans aucun mal. Y a-t-il rien de plus ridicule au monde que de voir le Français, qui se pose en champion du progrès, refuser à la femme les libertés les plus élémentaires tandis qu’il place humblement sa vie politique, civile, et sociale sous les pieds d’un crétin qui s’appelle le prêtre, lequel est l’agent d’un autre crétin qui s’appelle le pape, lequel est l’agent de cet immonde assemblage de sottises et ‘infamies qui s’appelle la réaction internationale !