les filles de dieu par Arnaud Maïsetti

Jeudi 11 Juillet de l’an de grâce 2019, à Avignon, 23 rue des Colombes : les filles de dieu, lecture par Sophie Agathe Amazias

«  De biais, peut-être est-ce la position propre de ceux qui tout à la fois ne veulent plus jouer le jeu que la comédie de ce monde impose — celui des rôles qui sont autant de situations de pouvoir —, mais qui n’ont pas renoncé à voir ce monde et lui porter des assauts. De biais, donc, comment voir ce qui nous lie à ce qu’on ignore ?

Il y a la réponse toute faite et qui partout ici aussi règne en maître. Dans les programmes du festival ces dernières années, on lit en creux le nom de ce qui semble gage d’une unité partout perdue et par lui retrouvée ; d’un lien entre passé et avenir ; d’une suture entre l’ici et l’ailleurs. Dieu, dont l’absence est — ruse suprême — la preuve ultime de son existence paraît la réponse à toutes les contradictions. Une transcendance qui donne forme et sens à la célébration culturelle : ce qu’on adore dans l’art, ce serait donc la forme prise par le dieu sous nos yeux ? Évidemment, c’est écœurant : évidemment, c’est aliénant.

Alors on regarde cela de biais aussi, et plutôt que d’effacer toute possibilité des forces, on prend ce mot de dieu et on tâche d’en faire non pas la réponse qui arraisonne, plutôt l’effort pour approcher la folie qui libère.

Sophie Agathe Amazias n’a pas renoncé à ce mot. Mais comment déchirer en dieu ce qui l’arrime à ces réductions par la croyance, à ces replis vers la négation des contradictions ? Comment faire de dieu encore l’espace de la déchirure qui féconde, et non pas seulement ce précipité qui fait des solutions la lie des calices aux breuvages imbuvables ?

Dans un poème de pur vertige, elle propose l’approche par le corps et son désir — l’érotisme comme pulsation où le dieu saurait encore tisser de l’inconnu et de l’appel. C’est la vieille geste mystique : le corps comme le contraire d’une enveloppe, plutôt des puissances sans solution de continuité. Alors elle affronte l’époque : la marchandisation des corps, le désir comme des violences, le sexe comme le territoire des dominations — et lance l’assaut pour trouver de quoi renverser les propositions.

Peut-être qu’on n’a jamais eu tant besoin d’un sacré délivré enfin d’une religiosité, et qu’à cet égard, l’érotisme serait vraiment le lieu d’une réappropriation de nos imaginaires où se noueraient des rapports à l’autre et au monde librement inventé. Toute sexualité est une perversion disait Breton. Oui, puisqu’elle se donne toujours ses règles qui n’obéissent qu’à elle, qu’aux amants qui se les donnent, au risque des violences peut-être, et des défaites, et des regrets. Mais au risque aussi d’un emportement qui ferait de l’amour l’expérience d’un temps où le présent se donne comme pour toujours.

Les Filles de dieu racontent cette histoire : témoignent de cette expérience. Chaque vers livre la bataille. À chaque ligne, le désir peut se renverser en violence. Mais chaque ligne reprend la lutte. Texte comme un corps à corps avec lui-même qui rejoint celui des corps. De la mystique, le poème renoue les accents profondément politiques : inventer une liberté qui pourrait défier les pouvoirs. On sait que c’est sur les corps que les pouvoirs autoritaires ont toujours d’abord porté les coups. L’exercice libre de la sexualité est une injure à tout pouvoir qui s’établit d’abord sur la conduite de nos désirs. Écrire ce jeu des désirs, dans l’affolement et le risque consenti des blessures, en leur nom même pour mieux les traverser, c’est poser le sacré sur le plan d’immanence qui le rend essentiel, et même d’une urgence brûlante, dévorante. »

Arnaud Maïsetti