Les impardonnables, Cristina Campo.

Le texte qui suit est la copie intégrale de l’introduction au texte de Cristina Campo.

Seules d’amoureuses, de légères mains peuvent, c’est certain, avoir composé dans ce volume la forme littéraire, la figure mentale que fut Cristina Campo, nom artificiel et inné auquel ne convient guère l’épithète pauvre et vague d’écrivain.

C’est vrai, ce livre en est la preuve, Critina Campo écrivit : mais comme les artistes d’Extrême-Orient ont peint, sans l’indication « Profession : peintre » pour les fortifier ; elle a écrit, mais comme l’acteur du nô fait croître sur la scène ce que Zeami désigne du nom de Fleur : pour finir il s’écroule, s’annule et ne revient pas saluer, afin de ne pas se révéler acteur mais de rester cette fleur qu’il fut. Elles existent, certes, les femmes qui écrivent ; diversement libres, belles et laides, ennuyeuses et perspicaces, déchaînées, savantes, toutes modernes, ambitieuses, jamais oisives – pourtant il y a une fatalité : moins elles sont écrivaines et plus elles sont écrivains, plus elles valent : chez l’écrivaine, on sens généralement une pénurie d’activité solaire, un ralentissement, une réticence à la parole à prendre le chemin de l’ombre, tandis que pour la femme écrivain, la limite est dans sa transformation en androgyne, dans l’acte chirurgical pour s’emparer de visions et de formes qui ne sont pas siennes : elle atteindra avec difficulté le sublime. Les écrivains qui sont nés femmes suscitent d’étranges surprises : ce qui nous apparaissait comme un énergumène des lettres se révèle une femme travestie qui a souffert pour franchir ses limites.
Certaines femmes en revanche, devenues emblématiques, comme Emily Brontë, Catherine de Sienne, Héloïse du Paraclet, Râbi’â, Emily Dickinson, Thérèse d’Avila, Anne-Catherine Emmerich, Marina Tsvetaeva, Simone Weil, ou notre extraordinaire Cristina Campo, ne peuvent être rangées ni parmi les écrivaines, ni parmi les écrivains ; l’édition les sert et n’est pas servie par elles ; une fois qu’elles ont été lues, il reste d’elles chez le lecteur stupéfait une impression différente de celle que produit leur livre. Plus insaisissable, plus proche du lieu où réside l’oubli.

Je ne dis pas qu’on les oubie, mais qu’elles sont plus proches de la faculté d’oubli. Chez elles, le saeculum a moins de réalité et de prise sur le monde. La Vie de Thérèse ne laisse aucune trace ; des lettres de Catherine surgissent avec netteté des mots qui reviennent sans cesse ( feu, dilection, trempez-vous dans le sang…) et dans une nébulosité sybilline se tient comme en retrait la substance édifiante, la moelle de la missive. C’est, chez les êtres magiquement féminins en qui la parole descend, le contact avec l’inexprimable ( et de ce contact, Christina fut plus que toute autre experte). L’Inexprimable glisse et nous touche, mais d’une façon si légère qu’il ne parvient pas à nous changer de manière sensible…Les vrais écrivains laissent toujours un signe, alors que ces femmes qui tissent l’inexprimable sans se soucier d’imprimer des signes en sont elles-mêmes un. Chacune d’elle est une idée. Elles sont comme des signes diacritiques où l’anarchie du son s’atténue afin que la grâce, toujours divine, impose à l’énergie sa propre loi.
Il y a bien des années, parmi ceux, trés rares, qui rendirent compte de
La flûte et le tapis, il me sembla juste d’appeler Cristina « l’écrivain Campo » : définition qui, on l’a vu, ne tient pas. Je l’abandonne. Qu’on en voie l’unicité et la joie sacrée dans le chat de Piccarda ( Dante, Paradis, III) : élevée dans un espace spirituel et de chant, sans mesure.
Cristina Campo s’est dépensée surtout dans l’érudition et dans le vers mystique, avec quelques essais royalement réussis comme traductrice en vers ( John Donne), mais dans une érudition multiple et d’un genre si peu fréquent qu’elle éveille des soupçons ; une femme de lettres ordinaire hante des chemins moins inaccessibles, moins inutiles même. En réalité, Cristina atteignait à un savoir prodigieux : quel que fût le domaine abordé, elle s’imprégnait d’une connaissance définie, scrutée, ratifiée. Je dirais mieux : assumée. L’érudition n’était que la manifestation de son inspiration, la révélation en elle de la parole cachée.
Cristina Campo, la mince, la mourante, dut un signe ; et le recueil de ce qu’elle a laissé au terme d’un voyage dans l’existence plein de secrète pénombre et tout décanté, dans lequel elle nous apparut comme une infirme qui quittait rarement le lit, en est le témoignage musical. Une lumière – pour qui est en mesure, grâce à une initiation intuitive, de reconnaîre ce qui est Pneuma et lumineuse filialité encore.

Bénédiction, Charles Baudelaire


Bénédiction

Lorsque, par un décret des puissances suprêmes,

Le Poète apparaît en ce monde ennuyé,
Sa mère épouvantée et pleine de blasphèmes
Crispe ses poings vers Dieu, qui la prend en pitié :

–  » Ah ! Que n’ai-je mis bas tout un nœud de vipères,
Plutôt que de nourrir cette dérision !
Maudite soit la nuit aux plaisirs éphémères
Où mon ventre a conçu mon expiation !

Puisque tu m’as choisie entre toutes les femmes
Pour être le dégoût de mon triste mari,
Et que je ne puis pas rejeter dans les flammes,
Comme un billet d’amour, ce monstre rabougri,

Je ferai rejaillir ta haine qui m’accable
Sur l’instrument maudit de tes méchancetés,
Et je tordrai si bien cet arbre misérable,
Qu’il ne pourra pousser ses boutons empestés !  »

Elle ravale ainsi l’écume de sa haine,
Et, ne comprenant pas les dessins éternels,
Elle-même prépare au fond de la Géhenne
Les buchers consacrés aux crimes maternels.

Pourtant, sous la tutelle invisible d’un Ange,
L’Enfant déshérité s’enivre de soleil,
Et dans tout ce qu’il boit et dans tout ce qu’il mange
Retrouve l’ambroisie et le nectar vermeil.

Il joue avec le vent, cause avec le nuage,
Et s’enivre en chantant du chemin de la croix;
Et l’esprit qui le suit dans son pèlerinage
Pleure de le voir gai comme un oiseau des bois.

Tous ceux qu’il veut aimer l’observent avec crainte,
Ou bien, s’enhardissant de sa tranquillité,
Cherchent à qui saura lui tirer une plainte,
Et font sur lui l’essai de leur férocité.

Dans le pain et le vin destinés à sa bouche
Ils mêlent de la cendre avec d’impurs crachats;
Avec hypocrisie ils jettent ce qu’il touche,
Et s’accusent d’avoir mis leurs pieds dans ses pas.

Sa femme va criant sur les places publiques :
 » Puisqu’il me trouve assez belle pour m’adorer,
Je ferai le métier des idoles antiques,
Et comme elles je veux me faire redorer;

Et je me soûlerai de nard, d’encens, de myrrhe,
De génuflexions, de viandes et de vins,
Pour savoir si je puis dans un cœur qui m’admire
Usurper en riant les hommages divins !

Et, quand je m’ennuierai de ces farces impies,
Je poserai sur lui ma frêle et forte main;
Et mes ongles, pareils aux ongles des harpies,
Sauront jusqu’à son cœur se frayer un chemin.

Comme un tout jeune oiseau qui tremble et qui palpite,
J’arracherai ce cœur tout rouge de son sein,
Et, pour rassasier ma bête favorite,
Je le lui jetterai par terre avec dédain !  »

Vers le Ciel, où son œil voit un trône splendide,
Le Poète serein lève ses bras pieux,
Et les vaste éclairs de son esprit lucide
Lui dérobent l’aspect des peuples furieux :

Soyez béni, mon Dieu, qui donnez la souffrance
Comme un divin remède à nos impuretés
Et comme la meilleure et la plus pure essence
Qui prépare les forts aux saintes voluptés !

Je sais que vous gardez une place au Poète
Dans les rangs bienheureux des saintes Légions,
Et que vous l’invitez à l’éternelle fête
Des Trônes, des vertus, des Dominations.

Je sais que la douleur est la noblesse unique
Où ne mordront jamais la terre et les enfers,
Et qu’il faut pour tresser ma couronne mystique
Imposer tous les temps et tous les univers.

Mais les bijoux perdus de l’antique Palmyre,
Les métaux inconnus, les perles de la mer,
Par votre main montés, ne pourraient pas suffire
A ce beau diadème éblouissant et clair;

Car il ne sera fait que de pure lumière,
Puisée au foyer saint des rayons primitifs,
Et dont les yeux mortels, dans leur splendeur entière,
ne sont que des miroirs obscurcis et plaintifs !  »

Charles Baudelaire, Les Fleurs du mal , 1868

Poèmes épars, Rilke

Enfance comme nous exposée, ou comme bêtes en hiver. Plus exposée : car elle ignore les tanières. Exposée, comme si c’était elle la menace. Exposée, comme un incendie, ou un géant, ou du poison, ou ce qui rôde la nuit, verrous tirés, dans la maison suspecte. Comment ne pas comprendre que les mains protégeantes, que les mains qui abritent leurrent, en danger elles-mêmes?
-Qui d’autre alors?
-Moi!
-Qui, moi?
-Moi, la mère. Qui fut avant-monde…
Ô mères généreuses. Voix apaisantes. Néanmoins! Ce que tu nommes là, c’est le danger, c’est toute la menace pure du monde – qui se retourne en protection si tu l’éprouves toute. La plus intime enfance est comme le centre. Par sa peur expirant, chassant la peur.
Rilke, Poèmes épars

La sauvagerie maternelle, Anne Dufourmantelle

Le texte qui suit est une compilation personnelle de citations extraites de La sauvagerie maternelle d’Anne Dufourmantelle. « Mon » texte du texte. Méthode que j’emploie régulièrement après chaque lecture afin de garder tout contre moi ce que j’y ai trouvé de plus savoureux et de le partager.

Toute mère est sauvage. Sauvage en tant qu’elle fait serment, inconsciemment, de garder toujours en elle son enfant. De garder inaltéré le lien qui l’unit à son enfant dans cet espace matriciel à laquelle elle-même, petite, fut livrée. Ce serment se perpétue ainsi, secrètement, de mères en filles et en fils, jusqu’à l’étouffement et parfois même le meurtre, si de la différence ne vient pas en ouvrir le cercle, et briser l’enchantement. C’est ce serment, que doit rompre l’enfant pour devenir lui-même, accéder à sa vérité, son désir. Comment des individus exposés, avec une violence particulière, à cette sauvagerie s’en sortent-ils ?
Le maternel comme espace de non-coïncidence avec soi. Absence essentielle. Une mère donne accès au monde pour autant qu’elle est elle-même traversée par cet espace maternel archaïque, sauvage et qui l’excède constamment, dont l’enfant se nourrit et qui la nourrit elle aussi. Espace pré-historique des serments silencieux souvent douloureux et toujours transmis selon un ordre symbolique. Dette infinie. Impayable, injustifiable. Je ne parle pas ici d’un Sphynx exigeant sacrifice, pas non plus de la sauvagerie de celle qui font d’un enfant la scène où se joue le théâtre de leur névrose. Cette sauvagerie, ce chaos qui les lient se civilisent dans la différence qui fait d’un enfant un autre. Hannah Arendt la qualifiait de « folie maternelle ». Une folie présente dans la langue même, sous la figure de ce lien unique que nous chercherons ensuite, homme ou femme, à réitérer dans la passion, dès lors voués à la quête de cette intensité perdue, soumise au travail des pulsions. Devenir mère, c’est être surexposée. Le maternel est ce passage du murmure à la voix qui verse l’enfant du côté du monde et le retient, comme la voix de Salomé invente nuit après nuit un récit, sur le fil d’un ravissement jamais interrompu, sous peine d’en mourir. Au commencement, il y a la peau. Le maternel dérange l’ordre, travaille au dedans notre civilisation, en bouleverse les lois, reprend le sang là où elle a donné le souffle et ouvre à la possibilité de la mort ce qu’elle a mis au monde, ouvert à la vie. Et la vie est sans doute à ce prix : se risquer à affronter cette violence première qu’aune mémoire ne nous restituera jamais mais qui demeure et se perpétue. Retourner la fatalité en destin, dans l’amour, dans l’assomption des liens, défaire le serment, transmuter la violence. En chacun de nous, il reste une part pour la nuit, une part pour la mère, une part pour le sang, une part pour l’exil à l’intérieur du monde, une part pour cette déchirure. Ce serment, promesse mortelle, mais vivante qui creuse l’espace psychique bien avant Oedipe, bien avant que la loi ne nous ai pénétré.

« N’aie pas honte lorsque les morts te frôlent, les autres morts, ceux qui ont tenu bon jusqu’à la fin. Echange selon l’usage, tranquillement, un regard avec eux et n’aie pas peur nous ne t’accablerons pas de notre deuil de manière à attirer leur attention. Les mots importants, du temps où l’évènement était encore visible, ne sont plus pour nous. Qui parle de vaincre ? Surmonter c’est tout. » R.M.Rilke

Tout survivant, je crois, porte en lui secrètement la conscience d’avoir été en quelque sorte miraculeusement protégé, même quand les circonstances étaient terrifiantes, même s’il a souffert, même sous la torture. Je ne parle pas ici d’une protection extérieure, ni même d’une transcendance divine, d’une élection, mais de cette chose qui le garderait de l’intérieur. Qui ne le décevrait pas. Qui serait en lui comme une promesse. Une promesse de vie. La promesse n’est rien si elle ne creuse pas, pour chaque être, l’espace de ce qui la destitue, à savoir l’inespéré. C’est ce que rappelle la parole prophétique qui sous couvert d’avoir prédit un événement de l’histoire fracture la ligne de partage des eaux gardées par la promesse. Quand le nouveau né a été enveloppé, caressé, bercé par sa mère, cet amour lui constitue une sorte d’enveloppe psychique et physique qui permettra à l’enfant plus tard, de naître à nouveau, et de se faire naître spirituellement, ce qui va lui donner accès tout au long de sa vie à une véritable puissance. Toute peur, est peur d’être abandonné. On voudrait que quelqu’un nous garde. Parce qu’alors il faut pouvoir se déprendre de la vie même au nom d’une autre valeur, qui serait quelque chose comme la fidélité à soi-même, la fidélité à sa pensée. Nous sommes promis à la mort. Le philosophie Dany Robert Dufour l’exprime ainsi : « Une promesse est faite pour n’être pas tenue. Elle est toujours tenue puisqu’elle est renouvelée, mais parce qu’elle est toujours renouvelée, elle n’est jamais tenue. » Une promesse n’est elle que si elle est dénouée, désavouée – et ce désaveu est le lieu où le sujet s’inscrit hors le sacrifice auquel il prend part. C’est pourquoi un serment est déjà une parjure, ne serait-ce que parce que du temps s’interfère. Il y a toujours un reste, un morceau d’infracturable de nuit, que Lacan a choisi d’appeler « réel ». La pensée tragique grecque a perçu cet impossible accomplissement du serment qui rend l’être humain passible d’une dette infinie envers un dieu, mais ouvre au sujet la possibilité non seulement d’être convoqué, mais de parler en son nom. Le nom est un secret qui ordonne l’existence de celui qui le porte, et le lieu du secret que seul le Dieu connaît, car la singularité d’un sujet s’y résume en un signifiant, le nom propre. Et la mère a le secret, est la seule à véritablement connaître le nom du père. En Colombie, la guerre civile, « la violencia » dans les années 50 à 70, d’une cruauté inouïe caractérisé par des mutilations de cadavres dont les membres arrachés disposés comme une écriture, dans une extrême ritualisation de la mise à mort : hypothèse d’une transmission de la violence par un serment silencieux qui unirait mère et fille, les ordinant à la mémoire du sacrifice ; les hommes, les fils étant dédiés eux à l’accomplissement d’un « geste » meurtrier. La femme de mère en fille, est celle qui se souvient, dans sa chair et dans son âme, celle qui jamais n’oublie, celle qui perpétue la vengeance dans cette interdiction de l’oubli, mais il lui est défendu de tuer, sauf pour se défendre ou défendre la vie de ses proches. L’innommable comme Beckett l’a montré dans un des plus grands textes de la modernité, n’est jamais loin du religieux, il est la part de nuit qu’on soustrait à l’humain au nom d’un serment qu’aucune parole singulière, aucune fracture n’est jamais venue délivrer. L’enfance c’est espérer, croire, attendre, c’est l’instant étiré à l’infini, avec la mort au -dedans roulée, l’intérieur comme une présence amie parmi d’autres présences, légère. L’enfance garde le possible et le réel ensemble dans un même corps, un même acquiescement. Cette présence première du monde, ce « phanestaï », cette phénoménologie originelle de « l’apparaître », comment le retrouver, si ce n’est en l’approchant par des mots tels que stupeur, suffocation, étonnement radical. Si la mère parvient à assurer malgré tout une continuité symbolique cette fois, à relier le monde brisé de la continuité du souffle et de la peau à celui, ouvert en béance du monde, par la voix, le rythme premier d’accompagnement des gestes vers le dehors, les couleurs, les sons, un monde se constituera fait de fragments de ce monde perdu d’une unité première – dont tous les mythes ou presque relatent l’existence, ou font part de la nostalgie qu’il exerce. Pour devenir créateur, il faut dépasser cette terreur, la surmonter. Il est plus facile d’anesthésier une part de soi, de faire comme si elle n’avait jamais existé que de retrouver l’intégrité d’un espace intérieur qui a été dévasté. Certains mélancoliques se suicident au moment où dans leur vie, ou dans leur analyse, ils entrevoient la sortie du cauchemar. Mais cette sortie signifie retrouver le chaos des pulsions, et ré-éprouver ce qui a été meurtri, nié, empêché de vivre.
Alors, la personne abdique au seuil d’une très grande joie. Le sado-masochisme : la douleur devient la seule traduction possible de la réalité, son chiffre secret, sa valeur. Limites du masochisme : comme une bande de Möbius fait passer le bord interne sur le bord externe, le pli du réel vient coïncider avec celui de la peau, où, lambeaux par lambeaux, le sujet se fait exister en souffrance parce que cette douleur, arrachée à la passivité mortelle du corps, qui risque à tout instant de s’anéantir, fait « pulsion ». L’abjection peut être un refuge, une oasis. La haine ne s’adresse pas. Elle annule le sujet qui la porte, il le transforme en déchet. Passer par la déchéance du corps jeté, déjeté, dans cette traversée de la haine où elle aura risqué sa vie.

« Si nous sommes avides de détruire, c’est parce que, pareils aux enfants, nous sommes rassasiés…spirituellement. » Léon Tolstoï

Le choix de Sophie, W.Styron. Que se passe t’il quand un individu peut en placer un autre devant un choix, qui, en réalité, s’avère être la négation même de la liberté humaine, puisque, dès lors que l’autre y répond, un processus irréversible de destruction est en cours. C’est le propre de la perversion que de faire croire à l’autre qu’il a le choix, quand toutes les réponses possibles à ce choix font chuter celui qui s’y engage dans l’inhumanité. Une mère ne peut livrer son enfant à la mort sans se promettre, par ce geste, elle même à la mort. Quand on te dit c’est ça ou la mort ; c’est ça ET la mort !

« La maternité, c’est ce qui n’en finira jamais d’appeler et d’échapper au matricide impossible. Donc au deuil impossible. Et d’y provoquer l’écriture. D’y veiller et de la surveiller tel un spectre qui ne dort jamais. » Derrida, la Veilleuse

On parle peu de cette blessure que les amants tentent de réparer imaginairement dans la passion. Cet amour fusion par lequel la passion opère un déplacement sur une autre scène, une sorte de révolution. Ce n’est plus le serment de la maternité « tu seras comme moi, et je ne t’abandonnerai pas » mais « tu seras à moi, tu ne seras jamais assez à moi, tu es moi » L’amant devient le fils, mais aussi le père et le frère il vient successivement occuper toutes les places, et en tant que tel il guérit chez sa maîtresse, la petite fille mal aimée, non reconnue par la mère. Il restaure au sens propre du terme ce qui n’a pas été vu, touché, caressé, enveloppé, en elle, primitivement. Ce qui dans le corps même est resté en déshérence. C’est pourquoi l’amant vient souvent en rivalité avec les enfants de la femme. Parce qu’un enfant cherche à donner à sa mère réparation pour ce qui en elle a été blessé dans l’enfance. La sexualité qui se découvre alors reflète ce corps rendu à soi-même dans la réparation d’une blessure ancienne.

« Ce qui s’appelle le destin, c’est cela : être en face,
Rien d’autre que cela et toujours être en face. »
Rilke, huitième élégie

L’existence d’une structure familiale ayant tendance à se transmettre de génération en génération, fondée sur une autorité maternelle relativement occulte mais d’autant plus forte qu’elle était masquée par un patriarcat de façade. La femme régnait sans partage sur l’univers domestique, en Bretagne et ailleurs, elle avait un rôle déterminant social, administratif, économique. C’étaient les femmes qui tenaient la comptabilité et décidaient des dépenses, c’est avec elles que les notaires et banquiers traitaient de affaires de la famille, les pères venaient ensuite signer les papiers, conformément à la loi. Elles élèvent les enfants, surveillent l’éducation, orientaient les enfants vers les professions libérales, la fonction publique ou la prêtrise. C’est une structure où le fils en vient rapidement à supplanter le père dans l’univers affectif des mères. ( Segalen, les fils du ciel)

On ne se pardonne pas d’avoir eu peur. Peur d’être abandonné. Honte indicible. Là s’abolit la frontière entre dedans et dehors, là commence la pensée. Assumer cette peur d’être abandonné, c’est faire entrer dans la nuit ce qui permet à la nuit d’apparaître comme nuit. Il n’y a que des actes d’amour. A minima, il s’agit bien de naître deux fois. C’est de l’essence même du sacrifice que de ne pas vouloir être sauvé. Le sacrifice – son orgeuil insensé – est le refus du don. « I would prefer not to. »

« Les forêts ! » est le dernier mot de Ham dans Fin de partie, de beckett.

Hyle, mater, sylva.

Le mot hyle ( grec) fut traduit en latin par materia qui signifie : bois, écorce, sève et est de même racine que mater, la mère.

Carla Lonzi, Crachons sur Hegel

Du drame de la reconnaissance. Le texte qui suit est une compilation personnelle de citations extraites de Crachons sur Hegel, de Carla Lonzi. « Mon » texte du texte. Méthode que j’emploie régulièrement après chaque lecture afin de garder tout contre moi ce que j’y ai trouvé de plus savoureux et de le partager.

Pour moi le point essentiel a été le passage entre l’aliénation de se croire heureuse – et la découverte de mon malheur et de ma frustration, et le bonheur de pouvoir l’admettre face à moi-même et face aux autres. On communique pour se libérer, on ne communique pas la libération. De ce nouveau chemin nous ne savons presque rien : si c’est une nouvelle illusion, s’il est viable, s’il est. Au fond, moi je crois que si quelqu’un a quelque chose à dire il l’écrit, et pas uniquement, il le dit à celui qu’il a en face. Il y a un moment où ce que tu penses, tu veux le mettre sur le tremplin de l’humanité. J’aimerais voir si l’humanité apparaît dans les périodes critiques. Je sais que j’en ai besoin, pour moi. Tant pis si nous y laissons la peau, si nous nous perdons en chemin, il faut guérir, recommencer, se repositionner sans cesse. Ne demande pas à faire partie.
Le féminisme a permis à la femme de quitter le Purgatoire avec l’homme pour l’Enfer entres femmes. Un Enfer qui a remplacé le Paradis originel – avec la mère. La libération c’est la mort et la résurrection, il faut accepter de mourir, moi je l’ai accepté, la conscience des souffrances mutuelles me fait sentir au pair. Qu’est ce que cette fidélité à sa destinée d’opprimée ? Comment s’en sortir ? Nous abandonnons l’homme pour qu’il touche le fond de sa solitude, c’est-à-dire à l’inauthentique assimilation de soi au phallus, au pouvoir.
La déculturation pour laquelle nous optons est notre action. Souffrir est souffrir de souffrir. Personne n’est en mesure de souffrir ta souffrance. La libération n’ouvre pas sur un Eden, sur une harmonie, sur une solution des rapports humains, mais sur la renonciation et l’abandon de l’espoir. Nous ne donnons d’enfants à personne, ni à l’homme ni à l’état. Nous les donnons à eux-mêmes, et nous nous restituons à nous-mêmes.
Entre la femme et l’homme, il n’existe pas de solution où l’un éliminerait l’autre, et c’est l’idée même d’une prise de pouvoir qui s’effondre. Le féminisme débute quand la femme cherche la résonance de soi dans l’authenticité d’une autre femme parce qu’elle comprend que la seule façon de se retrouver soi-même est dans son espèce. non pas pour exclure l’homme, mais en se rendant compte que l’exclusion que l’homme retourne contre elle exprime un problème de l’homme, une frustration à lui, une habitude à lui de concevoir la femme en vue de son équilibre patriarcal. Mais alors, qu’est ce que ce féminisme ? Recherche de l’homme, du rapport avec l’homme après s’être trouvé soi-même. L’amie sert à se trouver soi-même; mais le but est l’homme. Et parfois, il sert aussi à trouver l’homme. Nous avions raison de nous méfier de ce que la Cause nous aurait fait sentir justifié d’avance. L’envie gâche le rapport entre les femmes. Il n’y a pas de malédiction féminine, ayant pour cause le désir d’une complétude qui se confondrait avec l’envie d’avoir un pénis. Nous affirmons notre incrédulité à l’égard du dogme psychanalytique qui prétend que la femme serait prise, dès son plus jeune âge, par un sentiment de partir perdante, par une angoisse métaphysique liée à sa différence. L’espèce masculine a continuellement défié la vie et défie aujourd’hui la survie ; la femme est demeurée esclave de ne s’y être pas ralliée ; elle est demeurée inférieure, incapable, impuissante. La femme revendique la survie comme valeur. L’homme a cherché le sens de la vie au-delà et contre la vie même ; pour la femme vie et sens de la vie se superposent continuellement. Nous avons dû attendre des millénaires pour que l’angoisse de l’homme face à notre manière de vivre cesse enfin de nous être attribuée comme une marque d’infériorité. Trouvons nous gratifiant de participer à la grande débâcle de l’homme ?

La belle france – Georges Darien –

L’homme et la femme ne seront libres que lorsqu’ils seront égaux ; lorsqu’ils auront fait disparaître les barrières qui les séparent, conventionnelles, morales, traditionnelles, légales, et qui trouvent leur point d’appui, ainsi que toutes les infamies qui déshonorent l’humanité présente, dans la propriété individuelle du sol.

( de la présomption masculine )

Mesdames ! Voyez donc ce ressort…

L’homme et la femme ne seront libres que lorsqu’ils seront égaux ; lorsqu’ils auront fait disparaître les barrières qui les séparent, conventionnelles, morales, traditionnelles, légales, et qui trouvent leur point d’appui, ainsi que toutes les infamies qui déshonorent l’humanité présente, dans la propriété individuelle du sol. L’homme s’est placé partout, légalement, fort au-dessus de la femme. La somme de liberté qu’il fut obligé de lui laisser, au moins dans les moeurs, mesure exactement la quantité et la qualité de la liberté dont il jouit lui-même. Dans tous les pays où la part d’indépendance laissée à la femme est réduite à un minimum, le niveau des moeurs s’abaisse de jour en jour, et les institutions, graduellement, descendent au niveau des moeurs. La situation des pays latins, des pays dans lesquels domine l’esprit latin, démontre l’exactitude de cette affirmation. En France, sur la liste des gens frappés d’incapacité civile et politique, la femme vient après les mineurs, les immoraux et les fous. La Française, reléguée par la loi au rang d’animal, ou même ( car la forte expression populaire exprime mieux l’intention de cette loi), au rang d’outil de besoin, la Française prend sa revanche comme elle peut. Cette revanche peut coûter cher à une nation ; la situation générale de la France le prouve. A part de rares exceptions, les femmes riches, les femmes de la bourgeoisie, se soumettent par calcul à l’influence de l’Eglise et en assurent la puissance. Elles travaillent ardemment à maintenir la France sous le joug de Rome et à préparer des générations de fonctionnaires civils et militaires qui retiendront à perpétuité les Pauvres dans l’ordure qu’on appelle le devoir. On sait, par exemple, que les établissements d’enseignement secondaire dirigés par des ecclésiastiques reçoivent un nombre d’élèves supérieur à celui des élèves des établissements similaires dirigés par l’Etat. Ces femmes de la bourgeoisie, qui ne sont pas libres prennent donc la liberté de livrer la France à l’Eglise ; et les Français, qui sont libres déplorent le fait mais n’y peuvent rien.

Le rôle joué par les femmes qui appartiennent aux classes dirigées n’est que rarement moins misérable et moins néfaste que celui que jouent les femmes des classes dirigeantes. Le poison religieux les infecte moins, certainement ; l’on trouve parmi elles plus d’une femme à laquelle la pauvreté n’a point enlevé tout sentiment d’indépendance, qui méprise le prêtre, et qui rougirait de faire de ses fils les visqueuses éponges à bénitiers que deviennent les fils de la bourgeoisie. Mais il arrive plus souvent que la pesanteur de l’atmosphère dans laquelle elles vivent déprime leur naturelle fierté, et que leurs aspirations vont se briser les ailes contre les barreaux de cette page qu’on appelle un intérieur. Leurs idées s’emprisonnent, avec les objets qu’il faut soustraire aux larcins possibles, dans les buffets et dans les placards dont les clefs sont jalousement gardées ; leurs rêves glissent sur le carreau des cuisines, se dessèchent au souffle ds fourneaux. Le problème de l’existence quotidienne les torture ; il faut trouver ds solutions à ses questions insolubles ; il faut vivre, faire vivre ; et l’énorme labeur du ménage, l’effroyable labeur du ménage, consume l’existence de la femme, réclame d’elle, sans trêve, la mise en oeuvre de toutes ses forces. Forces intellectuelles. Grâce à quels miracles de calcul, d’adresse, de patience et d’énergie une mère de famille, dans les classes moyennes et dans les classes pauvres, arrive-t-elle à assurer la subsistance de ceux qui comptent sur son industrie pour réparer les forces qu’ils auront encore à consacrer demain au lamentable combat de leurs existences !

Forces physiques. Il n’y a pas de travail plus exténuant que le travail que la femme a à accomplir dans son ménage. Ce travail est non seulement incessant, il est gratuit. Il n’est jamais rémunéré ; personne n’en tient compte, ni ceux au profit desquels il est accompli, ni les gens qui payent des salaires de ceux-là, ni les économistes qui expliquent pourquoi il y a des salaires. Si la femme venait à exiger demain qu’on lui payât son travail, tout le système capitaliste s’écroulerait immédiatement. Pour la gloire de ce système, pour son maintien, elle doit s’évertuer sans trêve pour le roi de Prusse. ( Sans métaphore, si l’on veut.) Je ne crains point d’exagérer quand j’affirme que le labeur des femmes paye la moitié de l’énorme taxation qui écrase la France. Il serait insensé d’espérer qu’une femme condamnée à de pareils travaux forcés pût avoir d’autre influence qu’une influence stupéfaite sur l’esprit de l’homme. C’est une bête de somme. Son existence n’a pour effet que d’entretenir l’état social actuel. Ce que la bourgeoise fait exprès afin de livrer la France à Rome, la femme du peuple le fait involontairement pour livrer la France au capitalisme. Elle aide l’exploiteur à payer le salaire de son mari et de ses enfants. L’homme du peuple le voit, le sait, le comprend. Et comme il est libre, l’une des magnanimes unités composant le Peuple souverain, il laisse sa compagne s’exténuer, corps et âme, dans un travail abrutissant, stérile, anachronique, et va boire un coup chez le mastroquet.

Là, il peut rencontrer des femmes qui travaillent aussi, ses filles ou ses soeurs peut-être, qui sont sorties de l’atelier ou du magasin en passant par le lupanar, ou ce qui en tient lieu. Le labeur de la femme, à part des exceptions très rares, ne suffit pas à la faire vivre ; et, pour se créer un supplément de ressources, elle vend du plaisir à prix réduit après avoir vendu du travail au rabais. C’est une nécessité à laquelle bien peu échappent. Prises entre l’insultante obscénité du bourgeois qui les poursuit de ses offres ou de ses menaces, et l’insouciance égoïste de l’homme de leur classe, qui se désintéresse de leur sort, elles sont forcées, pauvres bêtes de peine, de devenir des bêtes de joie. C’est de cette façon seulement qu’elles peuvent récupérer l’argent qui leur fut volé sur le prix de leur travail.

Vous avez vu les ouvrières des grandes villes. Pâles, anémiées, la fatigue cernant leurs yeux et la névrose saccagent leurs gestes, elles n’ont conservé de leur beauté que ce qu’on appelle la beauté du diable – ce genre de beauté enfiévrée, perverse et malsaine que produit la civilisation du bon Dieu. Elles traversent l’artificielle joie des rues avec des gaités factices qui sont comme l’ironique écho de souffrances, qu’on dédaigne d’avouer. Au secret de leur chair, la chlorose pleure ses larmes pâles. Elles se nourrissent de choses équivoques, s’excitent de littératures malsaines. Le luxe, qu’elles contribuent à créer, les grise comme une boisson forte. L’abeille, peu à peu, abandonne la ruche. Elle se transforme en guêpe. C’est la prostitution, clandestine, avouée, tolérée, interdite, traquée, réglementée – exaltée. Inutile de mâcher les mots, surtout pourfendant cette année d’Exposition. Blanc partout. La Belle France affiche son industrie nationale, son industrie nationaliste ; elle a une presse bien pensante, pornographique et tricolore, tout exprès pour faire la réclame. On a même été plus loin. La Parisienne, sur la porte monumentale, est une enseigne éloquente et naïve. Les étrangers, amateurs de façons nouvelles, pourront se faire arranger à la Française. Modes de Paris. Fleurs et plumes. Combien les fleurs ? Combien les plumes ? Ils sauront ça.

Ils sauront aussi que la prostitution est réglementée en France, et s’étonneront de cette hypocrisie. Mais il y a une autre industrie, bien française et nationaliste, qui doit vivre : la police. La femme, même dans l’exercice des fonctions les plus utiles à la grandeur et au bon renom du pays, est sacrifiée au mouchard. Le mouchard peut arrêter la femme et l’emprisonner à son gré. Tout est permis au mouchard, parce qu’il travaille pour l’armée ; et il envoie à Saint-Lazare des femmes qui devront aussi travailler pour l’armée, et lui confectionner les chemises que lui livreront des entrepreneurs nationalistes. Arrestations et emprisonnements sont arbitraires, illégaux. Le code est bafoué par des ordonnances administratives. La loi est souffletée par le mouchard. La France, qui se vante d’avoir proclamé les Droits de l’Homme, n’a pas encore trouvé une femme comme Madame Joséphine Butler, pour réclamer les Droits de la Femme. Il est douteux qu’elle trouve jamais cette femme-là. Du sang français coule dans les veines de Madame Butler. C’est du sang catholique seulement qui coule dans les veines des femmes françaises.

Les étrangers se font souvent de pauvres idées de l’immoralité française. Ils croient qu’elle a des limites. Elle n’en a pas. De cette immoralité, la misère n’est pas toujours la cause. Elle est produite aussi par la platitude, l’hypocrisie et l’artificialité sur lesquelles se fonde la vie française d’aujourd’hui. Le mépris de la femme pour l’homme trouve cette forme d’expression : se vendre à lui. Quand l’homme a cessé, de par son ignominie de vaincu fanfaron, d’être un objet d’enthousiasme, d’affection ou même d’excitation sensuelle, on peut tout de même en tirer de l’argent. C’est la seule chose qu’on en puisse tirer. L’argent, après tout, donne, sinon la liberté elle-même, au moins son illusion ; et l’illusion de la liberté est déjà quelque chose pour un être qui aspire sans cesse à l’indépendance complète et qu’on a condamné à l’esclavage perpétuel. L’argent permet aussi de satisfaire, en leur rognant les ailes, des rêves de beauté qui hantent les cerveaux féminins et qu’exaspère la hideur de la vie actuelle. Par le souci de sa toilette, de l’intime décor dans lequel elle vit, la femme d’argent établit sur les autres femmes une suprématie moins bête en somme, moins laide, que celle que l’homme d’argent établit sur les autres hommes. Elle cherche, dans la mesure du possible, à réaliser l’idéal qu’elle se fait d’elle-même ; au moins en apparence ; elle se met, extérieurement puisqu’il ne lui est point permis de le faire autrement, en harmonie avec son moi. Et voilà ce que l’homme ne sait pas faire.

La prétention des hommes à une grande supériorité sur les femmes est simplement grotesque. Leur immense vanité les empêche de voir que cette supériorité consiste à placer un carcan au cou d’un être qui leur met à son tour des menottes aux poignets ; après quoi ils n’ont plus qu’à tourner en rond, ensemble, au bout d’une chaîne bénie par l’église, dans l’ornière qu’a creusée la tradition. La présomption de l’homme l’aveugle au point de ne pas lui laisser soupçonner l’énorme mépris, souvent saupoudré de compassion affectueuse, que la femme mariée la plus honnête, elle-même, a si souvent pour son mari. Mépris justifié. La sottise dont l’homme fait preuve généralement, le rendrait simplement pitoyable ; mais son outrecuidante infatuation le rend profondément contemptible – d’autant plus que, les droits qu’il s’arroge, il les fait valoir avec cruauté ; qu’il se montre, non seulement maître glorioleux et imbécile, mais tyran implacable. Le plus ridicule, c’est que, pris individuellement, les hommes font rarement preuve de férocité, et qu’il arrive, même fréquemment, que leur conduite vis-à-vis de leurs femmes dépasse les bornes de la pusillanimité. C’est seulement pris en masse, lorsque l’agglomération de leurs impuissances donne une force rageuse et maladive à la superstition de leurs privilèges, c’est seulement lorsque ces fantoches, les hommes, se transforment en tortionnaires, l’Homme – qu’ils manifestent dans toute la hideur de son exclusivisme leur appétit d’autorité.
La femme est le seul être, qui sous la domination despotique et cruelle de l’homme, n’ait pas complètement abdiqué sa fierté ; quand on voit ce ue les femmes ont eu à supporter, et quand on voit à quelle hauteur elles ont su maintenir leur âme ; quand on considère ce que dix ans de servitude, deux années de carnage, font de l’homme ; on doit constater que la force de résistance et l’énergie du caractère, qui sont les marques d’une supériorité certaine, ne se trouvent pas du côté de l’homme. Du reste, il suffit de considérer l’immense bêtise du politicien condamnant la race humaine, sur l’ordre du prêtre, à la perpétuelle mise, et de considérer d’autre part l’immense courage de la femme perpétuant cette race au prix de toutes les douleurs, pour ne conserver aucun doute au sujet de la prétendue prééminence de l’homme.
Le poids plus considérable du cerveau masculin, la faiblesse du sens olfactif chez la femme prouvent sans conteste l’infériorité féminine. On ignore absolument quelle est l’influence du poids d’un cerveau sur ses capacités, et la mesure du sens olfactif est une opération de haute fantaisie. Mais cela ne fait rien. L’homme, auquel la faiblesse de son odorat, amenant la nécessité de la ruse, a donné sur le chien une supériorité de mauvais aloi, a établi scientifiquement sur les fortes raisons citées plus haut le principe de sa supériorité intellectuelle et morale sur la femme. La femme a du admettre ce principe, et l’humanité tout entière a eu à en payer le prix. Certaines nations – les nations latines, par exemple, – trouvent qu’elles n’ont point payé assez cher. La France, pour ne citer qu’elle, maintient jalousement les droits de l’homme.
On n’y trouve plus, pour ainsi dire, ni hommes réels ni vraies femmes ; on y trouve des fonctionnaires, des dames et des bêtes de somme. On n’y trouve presque plus d’enfants ; on y trouve des élèves des Jésuites et du Sacré Ventricule et de la graine de vois de lit. Bientôt d’ailleurs, on n’y trouvera plus personne ; la population décroît à vue d’oeil, en dépit des primes offertes aux nombreuses familles, sous forme de bénédictions célestes. On ferait peut-être bien de se souvenir qu’il faut chercher l’augmentation de la population, comme le disait Quesnay, par l’accroissement des subsistances et non par des encouragements directs. Mais il n’est sans doute pas encore temps. Il vaut mieux s’occuper d’augmenter le pouvoir du fonctionnaire, du militaire et surtout du prêtre. Voilà ce qui est important ,et ce que les gouvernants qui se succèdent ne négligent point. La permanence du fonctionnaire, meurtrier de la vie active, c’est la permanence du mariage d’argent qui donne la somme de toutes les abominations sociales. La permanence du militaire, c’est la permanence de la débauche. C’est aussi l’impossibilité d’une existence libre pour la femme ; la liberté dont jouissent les jeunes files anglaises ne pourra pas être accordée aux jeunes filles françaises tant que cinquante mille désœuvrés traîneront leurs sabres sur les pavés de la Belle France. D’ailleurs, la compréhension de la femme ne peut exister dans un pays où le culte de l’homme d’armes est le premier des devoirs. La permanence du prêtre, c’est la misère pour aujourd’hui, la ruine pour demain. La supériorité de l’homme, comme on le voit, s’affirme en France d’une façon indiscutable. Elle s’affirmerait peut-être davantage encore s’il supprimait le fonctionnaire, le militaire et le être, s’il laissait libre l’initiative individuelle et surtout s’il libérait la femme – et aussi la terre. Mais voilà des choses qu’il ne faut guère attendre de lui, au moins jusqu’à ce que le canon le réveille. Et puis, si faible que soit le nombre de femmes d’esprit libre, je crois que c’est grâce à elles surtout que la France pourra sortir du marécage où elle s’enlise. Je suis fier d’avoir dit le premier que c’est la femme, la mère, qui renversera le Moloch du militarisme. Je le crois encore. L’homme aime à parler de la faiblesse de la femme. Il y a des champignons si friables qu’ont peut les écraser entre les doigts ; et, dans une nuit, ils soulèvent du sol des dalles qu’un homme robuste de pourrait change de place qu’avec un levier. La situation dans laquelle la femme est tenue en France est simplement honteuse. Elle l’apparaît davantage encore lorsqu’on songe que la France a posé si longtemps, et pose encore, pour le pays du progrès et et la liberté. Des signes nombreux indiquent que les femmes, au moins la meilleure partie d’entre elles, cherchent à sortir de cette situation. Elles essaient de se créer des positions indépendants, revendiquent des droits légaux et politiques. Il est inutile de critique ces tentatives dont l’intention, au moins, est excellente ; de tous ces symptômes, sans grande signification par eux-mêmes, on doit tirer cette conclusion très importante : qu’un nouvel esprit cherche à s’emparer de l’âme de la femme. Cet esprit, c’est l’Esprit de Sexe, que le Christ avait mutilé et voué à la honte imbécile et que l’infâme Eglise Romaine a fait tous ses efforts pour tuer. La femme de demain sera la femme que trouvèrent devant eux les légionnaires romains lorsqu’ils envahirent la Germanie ; elle apparaîtra pour la bataille, se réveillant enfin du cauchemar religieux dans lequel elle se débat depuis dix-huit siècles. Elle excitera l’homme, comme autrefois, à la conque^te de la terre et aussi à la destruction de tous les monuments anti-humains qui furent les témoins et les causes de son esclavage. La femme heurte aujourd’hui ses aspirations et ses élans à toutes les impossibilités. Tout est en contradiction avec ses désirs et instants. Mais la femme hait, de nature, l’inavouable et l’indiscutable, l’absolu, la pétrification du passé. Son rôle n’est pas de cherche à monter au niveau de l’homme, à épouses ses idées, ses sentiments et ses querelles ; mais au contraire de lui en faire comprendre la fausseté, le caractère factice, misérable et dangereux. C’est elle qui doit donner à la vie son caractère complet, fortement égoïste, et avide de tous les bonheurs possibles.Détruisant les absolus anti-naturels et stagnants elle doit faire vivre les immédiats humains. Elle doit démontrer à l’homme que c’st leur action commune, seule, qui peut être féconde. En France, c’est une démonstration qu’elle pourrait donner sans aucun mal. Y a-t-il rien de plus ridicule au monde que de voir le Français, qui se pose en champion du progrès, refuser à la femme les libertés les plus élémentaires tandis qu’il place humblement sa vie politique, civile, et sociale sous les pieds d’un crétin qui s’appelle le prêtre, lequel est l’agent d’un autre crétin qui s’appelle le pape, lequel est l’agent de cet immonde assemblage de sottises et ‘infamies qui s’appelle la réaction internationale !