Anselm Jappe, « Le droit à l’oncle»

Mis en ligne sur le site Palim Psao le 20 Avril 2021

Le Sénat vient de refuser d’entériner la procréation médicale assistée (PMA, parce que dans le monde du progrès tout se résout en acronyme) pour toutes et tous. L’Assemblée nationale va la rétablir, parce que c’était une promesse du président Hollande – ou peut-être ne la rétablira-t-elle pas, parce qu’il faut complaire à la droite… En attendant, des manifestations d’orientation opposée, mais toujours avec des participants très remontés, s’alternent devant les lieux du pouvoir. En effet, les enjeux sont nombreux et de la plus haute importance : PMA seulement pour les couples mariés ou aussi pour ceux qui sont en union libre ; pour les homosexuels ou pas ; pour les femmes seules ou pas ; remboursée par la sécu ou aux frais du client ; avec sélection prénatale des embryons ou pas ; savoir combien d’embryons « surnuméraires » on crée ; avec congélation des embryons surnuméraires (et pour quel usage) ou avec leur destruction ; avec donateur anonyme ou pas ; avec utérus externe ou pas ; post mortem ou pas ; avec modification du génome ou pas ; etc. Chacune de ces questions soulève des débats passionnés, voire haineux. Mais il y a une question qui n’est presque jamais posée : s’il doit y avoir une quelconque forme de PMA, ou s´il ne serait pas préférable qu´elle n´existe pas du tout. A peu près toutes les forces en présence – les partis politiques, les associations en tout genre, les manifestants dans les rues, les média généraux et spécialisés – s’écharpent uniquement sur les détails de l’application de la PMA : pas du tout sur le principe. Même la droite « dure », la « Manif pour tous », les intégristes catholiques n’osent que rarement la critiquer en tant que telle. En général, ils veulent simplement soumettre son usage aux critères de leur morale, laquelle semble désespérément surannée au reste de la population. Mais si c’est le couple traditionnel qui veut y faire recours, la plupart d’eux ne semblent y voir aucune objection. On ne peut que s’étonner d’un tel acquiescement des « obscurantistes » et « réactionnaires » à la technoscience la plus récente.

Mais il faut s’étonner encore beaucoup plus – ou au moins il faudrait s’étonner – de l’enthousiasme presque unanime à « gauche » pour ce nouveau droit humain rendu possible par la technoscience. Une adhésion qui s’étend même au champ écologiste, libertaire, féministe radical. On devrait penser que la PMA, dans toutes ses variantes, depuis la « simple » insémination artificielle jusqu’à l’implantation d’un embryon génétiquement modifié dans un utérus « loué » (gestation pour autrui), la greffe d’utérus, et jusqu’à l’utérus artificiel encore en voie d’élaboration, appartient au même monde que les centrales nucléaires et les pesticides, le clonage des animaux et l’amiante, la dioxine dans les poulets et le plastique dans les océans : une violente invasion de produits technologiques très récents dans les cycles biologiques, avec des conséquences incalculables. Il est totalement incompréhensible que des gens qui sont en toute sincérité contre ces inventions mortifères puissent tout à coup accepter un de leurs développements les plus invasifs. Ils ou elles y tiennent même tellement qu’ils attaquent violemment les points de vue opposés (par exemple, en empêchant les conférences de personnes d’ailleurs si différentes qu’Alexis Escudero ou Sylvaine Agacinski) et réussissent à réduire au silence les nombreuses voix (assurément plus nombreuses que les leurs) qui ne partagent pas leur enthousiasme, en taxant tout adversaire, même des féministes historiques, d’homophobe, mysogine, transphobe, réactionnaire, lepeniste, facho, et en utilisant des stratégies qui rappellent la mainmise du stalinisme sur la gauche entre les deux guerres mondiales sous prétexte d’« antifascisme ». On constate même une curieuse convergence des intérêts de multinationales comme Monsanto[1], ou des mafias qui organisent la gestation pour autrui dans des pays pauvres, et les pro-PMA à gauche : une convergence qui ne s’explique probablement pas par un transfert de fonds, ou d´obscurs complots, mais par une énième ruse de la non-raison, dans ce cas-là de la forme-sujet bourgeoise.

Il n’est pas seulement question des conséquences pour la santé (c´est un autre mystère de savoir pourquoi des femmes et des féministes se ruent pour s’offrir comme cobayes à la science ou acceptent tacitement l’esclavage des « mères porteuses » dans les pays pauvres). La PMA est aussi une espèce de point d’orgue, d’aboutissement du processus pluriséculaire d’expropriation de toute notre « dotation originaire ». Les terres (dans le processus connu comme enclosures), les eaux, les savoirs, la communication, la culture, la reproduction domestique – tout a été séquestré peu à peu par le capital, et non seulement par le capital économique, mais aussi par la technoscience. Nous ne pouvons plus ni bouger ni nous nourrir, ni nous chauffer ni nous instruire sans l’aide de la mégamachine. Aucune autonomie nulle part. Une bonne partie de nos contemporains a même perdu la capacité de traverser la rue sans l’aide de son GPS. Déjà auparavant, la capacité d’additionner 5+3 sans l’usage d’une calculette était devenue rare[2]. On pourrait poursuivre la liste presque à l’infini. Les individus appartiennent toujours à des groupes sociaux différents, à des ethnies ou religions diverses, vivent en différents parties de la terre, sont analphabètes ou érudits, réfugiés ou nantis : mais tous, ou presque, vivent dans la même dépendance au biberon technologique. En Somalie comme en Californie. Tout le monde se plaint du respect qu’il ne reçoit pas, de la discrimination ou marginalisation ou manque de reconnaissance qu’il subit et insiste sur l’empowerment auquel il ou elle aurait droit : mais personne ne semble trouver humiliant de ne plus pouvoir vivre un jour sans son smartphone, un outil dont on pouvait très bien se passer jusqu’à une date très récente – parce qu’il n’existait pas – et qui est géré par des entreprises privées qui ne poursuivent rien d’autre que leurs intérêts.

Toutefois, même les plus démunis ont toujours eu au moins une chose qui était à eux. Comment appelait-on la classe la plus basse, la plus pauvre des citoyens de la Rome antique ? Les prolétaires : ils ne possédaient rien à part leur proles. Les enfants étaient le degré zéro de la propriété, ce que tout le monde peut avoir et à travers quoi on peut être membre de la communauté à défaut d’autre moyen. Aucune expropriation subie sur d’autres terrains ne pouvait enlever aux pauvres la faculté la plus fondamentale, celle de se reproduire et de s’insérer dans la communauté à travers la « filiation », sans aide de personne, sans permis à demander. A présent, la PMA nous dépossède de notre ultime faculté, celle que le pouvoir ne pouvait pas s´approprier jusqu´ici : la filiation biologique. La PMA nous rend littéralement des sous-prolétaires, des moins-que-prolétaires : ceux qui n’ont même plus de proles à eux, parce qu’ils ont accepté de déléguer ce dernier reste d’autonomie à la technoscience du capital (et il n’en existe pas d’autre que celle-ci)[3].

Les arguments en faveur de la PMA sont bien connus. Que faut-il proposer aux gens qui veulent avoir des enfants et n’y arrivent pas ? On a proclamé le « droit à l’enfant ». Quelle drôle d’idée ! Existe-t-il le droit à avoir un oncle ? Puis-je demander à la technoscience de me créer un oncle, parce que la nature ne m’en a pas donné et ma vie est incomplète sans un oncle ? Et un autre être humain peut-il constituer un « droit » pour moi ?

Faut-il alors que les gens sans enfants se résignent à leur funeste destin ? En vérité, toutes les cultures humaines ont offert des solutions à ce problème, mais aucune n’a eu l’idée de recourir à la PMA. La solution consiste évidemment dans les différentes formes d’adoption. N’est-ce pas suffisant pour ceux qui ne peuvent ou ne veulent pas recourir à la procréation biologique ? On sait qu’actuellement il est assez difficile et coûteux d’adopter un enfant. Mais ne serait-il pas, tout compte fait, plus facile de changer les lois humaines que les lois biologiques ? On dirait que la préférence accordée à la PMA plutôt qu’à l’adoption cache un désir très archaïque, très « essentialiste » ou « naturaliste » : avoir un enfant « de son propre sang », avec son propre ADN. Il est étrange que des gens qui fustigent à longueur de journée les mentalités « rétrogrades » ou « traditionnalistes » de leurs adversaires pratiquent eux-mêmes une attitude qui est on ne peut plus bourgeoise et « biologique ». Un enfant qui ne soit pas de mon sperme ou de mes ovocytes ne m’intéresse pas…

En effet, les différentes cultures ont développé des réponses souvent surprenantes aux problèmes de filiation. L’anthropologue Françoise Héritier  rappelle, parmi d’autres, ce cas particulièrement éclatant : chez les Nuer au Soudan, une femme qui après le mariage n’enfante pas (on attribue automatiquement la stérilité à la femme) est renvoyée par le mari dans sa famille d’origine, où elle peut, si elle en a les moyens, « acheter » une ou plusieurs épouses qu’elle fait mettre enceinte par un de ses gardiens de vaches, gardant enfin les enfants comme les siens. On peut en tirer la conclusion – et beaucoup d’ « experts » dans les « comités d’éthique » le font – que la famille occidentale classique est tout sauf « naturelle » et qu’on ne voit pas a priori pourquoi sortir de ce cadre devrait causer des traumas pour les enfants qui y grandissent. Mais on peut aussi en conclure que le recours à des solutions médicales témoigne, pour le moins, d’un terrible manque d’imagination : plutôt que de recourir au symbolique – à des enfants acceptés comme « fils » même si génétiquement ils ne le sont pas – on pratique de la zoologie médicalement assistée. Une« zoologie appliquée » : les êtres humains sont réduits, comme un cheptel, à leurs caractéristiques biologiques qu’il s’agit de transmettre. C’est le principe fondamental de l’élevage, dont la résurgence chez des gens qui passent leur vie à tonitruer contre l’« essentialisme » et le « naturalisme » en prônant la « déconstruction » est pour le moins surprenante…

Dans la société gouvernée par l’ « individualisme grégaire » la première question qui se pose est la suivante : si l’individu le veut, qui a le droit de s’y opposer ? Si, du moins, ce désir ne nuit pas à d’autres individus. C’est un argument parfaitement « libéral », et il est bien curieux que les mêmes gens y aient recours, qui dans tous les autres domaines critiquent justement la « liberté de l’individu » de circuler par tous les moyens, de consommer sans freins, de dire toujours « moi, moi, moi ». Prétendre mettre la biologie à l’envers pour avoir son enfant « vrai » : n’est-ce le comble du narcissisme, lequel mesure le monde entier à l’aune de ses caprices ? N’est-ce le triomphe du libéralisme et du « chacun pour soi » ?

Ainsi, nous en arrivons à l’argument ultime qui paraît irrécusable: qui est contre la PMA doit être « homophobe ». Sûr ? Cet argument vaut à peu près l’affirmation selon laquelle qui critique l´emploi de pesticides est « contre les paysans », affirmation qui a déjà produit la « cellule Demeter » de la police pour combattre l’agro-bashing, nom qui désigne toute critique de l’agriculture industrielle. Cela vaut aussi pour l´affirmation selon laquelle celui qui demande la fermeture des usines les plus polluantes ou des centrales nucléaires serait « contre les ouvriers ».

L’eugénisme semblait avoir disparu du monde avec le nazisme qui avait révélé la vérité de cette « science », laquelle auparavant avait même séduit certains milieux de gauche (de Trotski à Salvador Allende, entre autres). Mais l’application directe de la technoscience à la biologie humaine et à sa transmission héréditaire est trop « en phase » avec le progrès en général pour pouvoir disparaître à cause d’un épisodique usage « malveillant »… L’eugénisme a donc fait un grand retour à partir des années 1980, cette fois-ci en veste libérale : personne n’y est obligé. Au lieu de l’eugénisme « négatif » (éviter la propagation des mauvais gènes à travers la stérilisation forcée, l’empêchement de procréer, ou carrément l’élimination physique) on est passé à l’eugénisme « positif ». Les porteurs des meilleurs matériaux génétiques sont encouragés à se reproduire, et surtout on améliore directement le patrimoine génétique : sélection prénatale des embryons, choix du sperme et des ovocytes sur catalogue, intervention directe dans l’ADN, création (future ?) des gènes de synthèse.

Le film Bienvenue à Gattaca d’Andrew Niccol (1997) a su montrer à un large public l’aspect qu’aurait une société de castes basées sur la génétique, où les riches peuvent se permettre des descendants qui font automatiquement partie des classes supérieures, tandis que ceux qui sont nés sans le secours de la science sont destinés à être les serviteurs des « améliorés ». La littérature et le cinéma en ont proposé d’autres approches ; mais presque tout l’essentiel sur l’eugénisme a déjà été dit dans Le Meilleur des mondes d’Aldous Huxley (dont le frère Julian a été un des représentants principaux de l’eugénisme). Avec deux différences : en 1932 on ne connaissait pas encore la structure de l’ADN, la manipulation des embryons se déroulant donc dans le Brave New World à travers la chimie. Et surtout elle est organisée par les pouvoirs publics et casse tout lien de filiation : tous les « donneurs » sont anonymes. Appeler quelqu’un « père » ou « mère » y est une insulte obscène. En revanche, dans le meilleur des mondes postmoderne, la famille traditionnelle survit, et on paie cher pour avoir des descendants à l’avenir assuré.

Le monde de Gattaca aide aussi à mieux cerner une autre question : la PMA ne sera jamais la règle, ne sera jamais majoritaire, parce que la plupart des personnes préfèrent, et probablement préféreront toujours, la bonne vieille méthode pour faire des enfants, et parce que les variantes plus sophistiquées – avec amélioration – sont trop coûteuses. Soit. Mais il n’est pas nécessaire qu’un phénomène social soit pratiqué par la majorité de la population pour devenir un paramètre, un idéal de vie, une norme du désirable, et pour établir des hiérarchies sociales. Même en Europe, la plupart des gens ne peuvent pas aller en vacances sur les îles Seychelles, s’habiller chez Prada et exhiber le dernier modèle d’iPhone : mais ceux qui peuvent le faire donnent le ton à la société entière et indiquent aux autres ce qu’il faut faire pour être une personne « comme il faut ». De même, la majorité qui ne recourt pas à la technoscience pour procréer sera invitée à se sentir en même temps coupable, envers leurs enfants, et inférieure, envers la société. Déjà maintenant, ceux qui ne se soumettent pas aux examens prénataux et mettent ensuite au monde un enfant handicapé sont à peu près considérés comme des irresponsables (et qui coûtent cher à la société). Certes, il ne manquera pas des bonnes âmes à gauche pour demander, dans un souci d’ « égalité », de veiller à ce que chaque citoyen(ne) ait le même accès aux techniques reproductives, même les plus chères.

D’ailleurs, une gestion « démocratique » ou « populaire » de ces techniques ne serait nullement préférable. Il y a quelques années, on proposait le « bio-hacking » (appelé aussi « Do-it-yourself-biology“ ou “biologie participative”) : sous forme de kits envoyés à la maison, d’open source ou dans des « bio-cafés » conçus en analogie avec les cybercafés, chacun peut accéder aux technologies et conseils nécessaires pour fabriquer son petit monstre personnel, du moins sous forme de mouche.

Cette inscription de la hiérarchie sociale dans les gènes mêmes est justement considérée comme l’horreur absolue par de nombreux anti-capitalistes. Rien n’arrête en revanche ses promoteurs ; l’eugénisme positif a tout naturellement donné lieu au « transhumanisme ». Ses apôtres les plus convaincus, pour le moment, ne sont pas des États totalitaires, mais Google et les libertarians californiens. On ne voit pas du tout comment on pourrait avoir, dans les conditions actuelles, une PMA sans renforcer la poussée vers l’homme génétiquement augmenté et renforcer ultérieurement le pouvoir de ceux qui en détiennent les clefs. Mais ceux et celles qui ne pensent qu’à leur « droit à l’enfant » en sont tellement obsédés qu’ils jettent sans hésiter par-dessus bord tous leurs principes habituels. Certains féministes, surtout dans les années 1980-90 avaient dénoncé dans les techniques de reproduction une expropriation des corps des femmes par une technoscience de caractère masculine. Ont-elles été « invisibilisées » par les fanatiques de la PMA ?

Notes

[1]« Tout comme Monsanto avait fait sa fortune en stérilisant les semences pour pouvoir les revendre tous les ans, les tentatives de banaliser l’hétéronomie reproductive ressemblent bien à une tentative de nous forcer à devoir acheter nos propres enfants »  à commenté une personne bien avertie.

[2] Dans le roman 1984 d’Orwell, O’Brian torture Winston pour l’obliger à admettre que 2 + 2 = 5. La première fois qu’O Brian lui demande combien font 2 +2, Winston répond spontanément : « 4 ». Aujourd’hui, il est très probable qu’il aurait demandé de pouvoir utiliser une calculette.

[3] Pour éviter des malentendus : ici, on ne parle pas des familles « prolétaires » modernes et du rôle que les femmes y tiennent, mais de la catégorie juridique romaine ancienne. Pouvoir avoir des enfants était une condition suffisante pour être citoyen. Et cette condition était automatiquement attribuée à chaque homme libre : c’était ce que personne ne peut perdre. Évidemment, c´est une situation qui n’a rien de désirable en tant que telle : cette forme de citoyenneté était réservée aux hommes, et aux hommes libres. De plus, elle servait les exigences militaires. Mais sur un plan métaphorique on peut dire que perdre l’autonomie reproductive signifie tomber encore plus bas que les proletarii anciens.

Déclaration de Comilla

par FINRRAGE-UBINIG

lors de la Conférence internationale de Comilla (Kotbari, Bangladesh), 1989

Edité dans l’Inventaire n°7 Printemps 2018 Editions La Lenteur

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1. Nous, femmes venues d’Australie, d’Autriche, du Bangladesh, du Brésil, du Canada, de Corée du Sud, du Danemark, d’Égypte, d’Espagne, des États-Unis d’Amérique, des Fidji, de France, de Hong Kong, d’Inde, d’Indonésie, du Japon, de Malaisie, de Maurice, de Norvège, d’Ouganda, du Pakistan, des Pays-Bas, du Pérou, des Philippines, de République fédérale allemande, du Royaume-Uni, du Sri Lanka, de Suède, de Suisse et de Zambie – nous nous sommes réunies à Comilla, au Bangladesh, pour partager notre inquiétude à propos de l’ingénierie génétique et reproductive ; à propos également de la santé des femmes, pour ce qui regarde leur fécondité. Nous estimons qu’il est urgent de donner un coup d’arrêt aux politiques qui encouragent le développement rapide et  l’application croissante de ces technologies.

2. De par le monde, les expériences en matière d’ingénierie génétique et reproductive montrent que ces technologies dégradent un peu plus la position des femmes dans la société et exacerbent les différences existant entre les personnes en fonction de leur race, leur classe, leur caste, leur sexe et leur religion. Ces technologies contribuent également à aggraver une situation écologique déjà critique.

3. L’ingénierie génétique et reproductive fait partie d’une idéologie de l’eugénisme à laquelle nous nous opposons ! Cette idéologie voit les êtres humains comme étant intrinsèquement inférieurs ou supérieurs. Ceci conduit à la dégradation, à la discrimination, voire à l’élimination de groupes opprimés tels que les femmes, les personnes handicapées, les personnes de certaines couleurs, races, religions, classes ou castes. Il en va de même pour les animaux ou les plantes, dont les caractéristiques sont estimées désirables ou indésirables de manière arbitraire, et font ainsi l’objet de manipulations génétiques.

4. L’eugénisme légitime la stratégie politique de ceux qui sont au pouvoir, consistant à diviser pour régner.

5. Les femmes ici présentes ont décrit de quelle manière l’idéologie eugéniste et le racisme sont au fondement des politiques de contrôle démographique. Nous résistons aux politiques et aux méthodes de contrôle démographique qui cachent les causes véritables de la pauvreté – l’exploitation par les riches – et réduisent les femmes à leurs organes reproductifs. Nous nous opposons à l’utilisation des femmes comme sujets d’expérimentation par la science, l’industrie et l’État. 

6. L’ingénierie génétique et de la reproduction, ainsi que le contrôle démographique, sont des politiques instituées et promues dans le but affiché de régler des problèmes tels que la faim, la maladie et la pollution. Or, elles sont incapables de régler ces problèmes et détournent l’attention des causes réelles. Elles ne reflètent pas non plus les demandes et les besoins des femmes.

7. L’ingénierie génétique et de la reproduction prétend proposer un contrôle illimité sur toutes les formes de vie. Mais bricoler les codes génétiques crée une situation parfaitement incontrôlable où des gènes modifiés peuvent se disperser dans la nature, avec des conséquences imprévues. Ces modifications seront particulièrement dangereuses car elles déclencheront une réaction en chaîne dont on ne pourra pas retrouver l’origine. Les effets ne pourront être combattus ; ils seront irréversibles.

8. Dans un monde de plus en plus matérialiste et consumériste, le génie génétique promet une diversité sans limites. Mais un monde patriarcal fabriqué de la main de l’homme, où tout a été trafiqué d’une manière ou d’une autre, laisse entrevoir une vie infiniment plus étriquée. Notre monde actuel, avec ses ressources limitées, offre une diversité plus grande que celle promise par le génie génétique et son idéologie de sélection naturelle, eugéniste et patriarcale.   

9. L’ingénierie génétique et de la reproduction est le produit d’une science dont le point de départ est l’assimilation du monde à une machine. De même qu’une machine peut être démontée en pièces détachées que l’on analyse et réassemble ensuite, les êtres vivants sont considérés comme un ensemble de composants qu’on peut examiner séparément. Les aspects de la nature qui ne peuvent être mesurés ou quantifiés sont vus comme relevant de la subjectivité et jugés sans valeur ; par voie de conséquence, ils sont écartés. Par ignorance ou mépris des interrelations complexes qui régissent la vie, les scientifiques collaborent avec l’industrie et le grand capital, en pensant qu’ils possèdent enfin le pouvoir de créer et assembler plantes, animaux et autres formes de vie – bientôt peut-être même les êtres humains. Nous nous opposons à cette domination patriarcale, industrielle, marchande et raciste sur la vie.

10. Porter et élever les enfants, s’occuper des malades et des personnes infirmes, cultiver, conserver et préparer la nourriture, fabriquer des vêtements, subvenir à de multiples besoins humains : nous, les femmes, avons de génération en génération développé et transmis ces connaissances et compétences qui appréhendent la nature avec compassion, humanité et respect des équilibres écologiques. Nous voyons que ces connaissances et ces compétences, tout comme ce que les femmes ont apporté aux arts, aux métiers artisanaux, à la culture et aux relations sociales, ne sont généralement pas reconnus par la science, la philosophie et la technologie dominantes. Or ces contributions diverses ont été essentielles et continuent de l’être pour la survie des êtres humains et de toute la nature. Ce sont de précieuses réalisations et ressources humaines. Nous souhaitons réaffirmer cette tradition de femmes, la renouveler et bâtir à partir d’elle.

11. Nous sommes fermement convaincues que l’ingénierie génétique et reproductive ne peut répondre aux besoins des femmes ou améliorer leur statut dans les sociétés d’aujourd’hui. Par conséquent, nous demandons la participation et la reconnaissance des femmes dans tous les domaines de la vie. Nous voulons que les femmes aient accès aux ressources, aux revenus, à l’emploi, à la sécurité sociale, à un environnement sûr au travail et à la maison. Fondamentalement, nous demandons des conditions de vie et de travail qui garantissent la dignité humaine à toutes les femmes de par le monde.

12. Nous exigeons que les filles aient accès aux savoirs, ressources et compétences pratiques (par exemple l’éducation aux soins de santé primaires, y compris la nutrition) qui sont dans leur intérêt et améliorent leur bien-être. Cela donnera aux femmes plus de pouvoir sur leur vie, améliorera leur état de santé général, fera diminuer leur morbidité et leur mortalité ainsi que celles des enfants. L’éducation aux soins de santé primaires réduira le nombre de bébés naissant avec des handicaps mentaux et physiques, et fera reculer l’infertilité.

13. Nous réclamons la connaissance de méthodes contraceptives sûres, et l’accès à des moyens de contraception qui ne nuisent pas aux corps des femmes. Nous rejetons toute contrainte au nom du contrôle de la démographie, que ce soit par la force, l’incitation ou la dissuasion. Par exemple, nous rejetons les stérilisations forcées, en particulier dans des camps et lorsqu’elles visent des populations particulières. Nous exigeons un arrêt de l’utilisation des dispositifs intra-utérins dangereux, des produits injectés peu sûrs, des implants hormonaux tels le Norplant[1], des autres contraceptifs hormonaux ainsi que des vaccins contre la fertilité[2].

14. Nous soutenons la réappropriation par les femmes du savoir, de la compétence et du pouvoir que leur confère la maîtrise des accouchements, de la fertilité et de tous les soins de santé féminins. Nous demandons que le travail des sages-femmes soit reconnu, soutenu et facilité, et réclamons que des services de sages-femmes soient rouverts et gérés par des femmes.

15. Nous exigeons que de la documentation soit distribuée et qu’un effort d’éducation soit fait à propos des effets indésirables de toutes les méthodes de contraception.

16. Nous exigeons que des contraceptifs pour hommes soient mis au point et que les hommes deviennent responsables de leur contraception.

17. Nous exigeons des Nations Unies et des gouvernements de nos pays que l’arrêt des politiques de contrôle démographique devienne une condition d’obtention de l’aide au développement. 

18. Nous soutenons le droit exclusif des femmes à décider si elles veulent ou non porter un enfant, sans qu’aucune contrainte ne s’exerce sur elles de la part d’un homme, d’un professionnel de santé, d’un gouvernement ou d’une religion. Les femmes ne doivent pas être poursuivies pour avoir choisi d’avorter.

19. Nous nous opposons à la médicalisation et à la marchandisation du désir de maternité des femmes.

20. À l’échelle internationale, nous exigeons que les conditions soient réunies pour que différentes formes sociales de parenté répondent aux besoins des enfants et des personnes souhaitant s’occuper d’enfants. En particulier, la maternité et les soins aux enfants devraient être les préoccupations de la société dans son ensemble plutôt qu’une responsabilité exercée individuellement par des femmes.

21. Nous condamnons les hommes et les institutions masculines qui infligent l’infertilité aux femmes par la violence, la stérilisation forcée, la maltraitance médicale et la pollution industrielle ; puis, qui reproduisent les mêmes dégâts avec des technologies de « réparation » non moins violentes.

22. Au vu de la détérioration de la vie des femmes due à l’application de sciences et de technologies patriarcales, nous appelons de nos vœux un procès international public, organisé par des femmes, qui jugerait la médecine pour ses crimes à l’encontre des femmes.

23. Nous réclamons que des recherches soient faites pour prévenir l’infertilité, et en même temps que l’on arrête de stigmatiser les personnes infertiles. L’infertilité doit être reconnue comme une condition sociale et non comme une maladie.

24. Nous nous élevons contre l’usage de la fécondation in vitro dans les pays qui cherchent à augmenter ou diminuer le nombre de naissances. Il s’agit d’une technologie dangereuse et déshumanisante. Elle utilise les femmes comme des terrains de recherche et des productrices d’ovocytes et d’embryons – ovocytes et embryons eux-mêmes considérés comme des matières premières permettant aux scientifiques de mieux contrôler la « qualité » des êtres humains qu’il produisent, et permettant aux multinationales d’accroître leur profits. En outre, c’est une technologie qui rencontre de nombreux échecs et soustrait des ressources aux soins nécessaires à la  santé et la fécondité des femmes.

25. La discrimination sociale à l’encontre des femmes est aggravée par les technologies de détermination et de présélection du sexe, qui donnent lieu dans certains pays à un ratio hommes-femmes de plus en plus défavorable aux secondes. Nous exigeons une interdiction de l’utilisation de ces technologies en ce sens. 

26. Nous sommes contre tout parti pris ou discrimination à l’encontre des personnes handicapées, y compris ceux qu’induisent le dépistage et le conseil génétiques. Dans le contexte actuel, nous sommes en particulier opposées au séquençage du génome humain (le projet Human Genome). Le diagnostic prénatal, le dépistage et le conseil génétiques ne sont pas la solution au problème des handicaps. Nous demandons plutôt la suppression des médicaments dangereux, des radiations, des produits chimiques dangereux sur le lieu de travail et dans l’environnement, et une solution aux problèmes de la malnutrition et des maladies infectieuses évitables.

27. Les personnes handicapées doivent être intégrées à la société et méritent le respect dû à tout être humain. La prise en charge de ces personnes doit relever d’une responsabilité collective et non demeurer un problème individuel.

28. Nous condamnons tout trafic, national ou international, de femmes, d’ovocytes et d’embryons, d’organes humains, de parties du corps, de cellules ou d’ADN (substances génétiques), surtout quand c’est à des fins de « prostitution reproductive » – quand des femmes sont exploitées comme incubateurs humains, notamment les femmes pauvres et les femmes dans des pays pauvres. Nous nous élevons également avec force contre les « usines à bébés », ainsi que les agences d’adoption et de gestation pour autrui à but lucratif.

29. Nous nous opposons à la dissémination volontaire d’organismes génétiquement modifiés dans le monde, en raison de leurs effets imprévisibles et irréversibles sur l’environnement et la santé. Nous considérons d’ailleurs le recours au génie génétique dans les laboratoires et les usines (biotechnologies) comme équivalant à de la dissémination volontaire, car les organismes génétiquement modifiés peuvent être disséminés de manière accidentelle.

30. La dissémination volontaire d’organismes génétiquement modifiés et les normes de sécurité dans les usines et les instituts de recherche sont des problèmes de niveau international, qui ne peuvent pas être traités seulement par certains gouvernements. L’impossibilité d’un contrôle démocratique national et international de cette ingénierie nous pousse à rejeter toutes les formes de génie génétique.

31. Nous rejetons strictement toute loi qui autoriserait le brevetage du vivant et des processus utilisant le vivant.

32. Nous condamnons l’utilisation des pays pauvres comme terrains d’expérimentation pour les organismes transgéniques et autres produits issus du génie génétique, tels que l’hormone de croissance bovine, le vaccin contre la rage, etc.

33. Nous craignons que la mise au point et l’utilisation des technologies génétiques en agriculture reproduisent et aggravent les dégâts déjà occasionnés par la « révolution verte ». Elles risquent d’approfondir la dépendance économique des pays pauvres à l’égard des pays riches et de concentrer le pouvoir dans les mains de quelques acteurs, tant à l’échelon national qu’international.

34. Nous exigeons que les technologies et les politiques qui transforment la nourriture naturelle en nourriture artificielle et plus chère soient stoppées.

35. Nous nous opposons à la pénalisation et la répression des femmes qui critiquent l’ingénierie génétique et reproductive, ou qui s’insurgent contre l’ensemble des technologies déshumanisantes.

36. Nous appelons de nos vœux des technologies adaptées aux êtres humains, c’est-à-dire qui ne bafouent pas leur dignité ni ne dégradent leurs relations. Nous souhaitons qu’elles soient réversibles, c’est-à-dire qu’elles comportent des possibilités d’erreur, et qu’elles participent à la préservation de la diversité biologique, culturelle et sociale de tous les êtres vivants. Les technologies doivent se prêter à la prise de décision collective et au contrôle démocratique.

37. Nous, femmes ici réunies (chercheuses en sciences naturelles et en sciences sociales, médecins, avocates, militantes du droit à la santé, journalistes, démographes, membres d’organisations œuvrant pour le développement, travailleuses sociales ou enseignantes…), sommes actives de longue date autour des problèmes relatifs aux femmes, à la santé, aux droits humains, à l’éducation ou encore à la science, à la technologie et à l’agriculture responsables. Nous avons une approche féministe aussi bien dans nos activités professionnelles que politiques. Ayant échangé sur nos vécus, nos expériences et nos savoirs, nous réaffirmons notre engagement profond en faveur d’un monde plus juste et plus humain pour tous. Nous poursuivrons ce travail, malgré les nombreuses contraintes et la répression croissante auxquelles nous faisons face sur les plans politique et professionnel.

38. Nous appelons les femmes et les hommes du monde entier à joindre leurs forces contre les technologies déshumanisantes. Et nous exprimons notre solidarité à l’égard de toutes celles et ceux qui cherchent à préserver la diversité de la vie sur notre planète, ainsi qu’à défendre l’intégrité et la dignité des femmes.    


[1]               NdE : Le Norplant est un implant sous-cutané à base de lévonorgestrel. Il fut largement promu dans les campagnes de contraception dans les pays du Sud. Ses effets secondaires sont importants et de longue durée.

[2]               NdE : Le vaccin contre la fertilité a été développé par l’OMS à la fin des années 1980. Il s’agit d’un vaccin qui agit contre le HCG, ou gonadotropine humaine, une protéine qui joue un rôle important pendant les quatre premier mois de la grossesse.

Un refuge pour la communauté : quelques réflexions socialistes sur la famille, Renaud Garcia

« Pour tous ceux qui ne veulent

Ni déléguer la conduite de leur vie

Ni céder leur part des affaires communes

Ni renoncer à leur humaine condition »

L’inventaire est une revue de critique sociale et culturelle.


Un refuge pour la communauté : quelques réflexions socialistes sur la famille, Renaud Garcia, L’inventaire n°9, Automne 2019