Corps céleste

Anna Maria Ortese

EN TRAVERSANT UN PAYS INCONNU

Plusieurs fois, après avoir accepté cette invitation, j’ai ressenti l’envie de renoncer. Je ne l’ai pas fait parce que, finalement, même une chose qui nous semble inutile peut être utile à quelqu’un. Si ce n’est que comme un renseignement sur quelque chose. La raison de ma perplexité était celle-ci : depuis longtemps, je ne me sens plus un écrivain. Ma vie est vide, pénible, chaque jour qui passe me semble égal aux autres, à tous les autres, tel le trantran d’un train dans la nuit. Je me rappelle vaguement l’origine de ce sentiment d’inutilité et d’uniformité, mais je n’en vois pas la fin. Mes quelques livres me paraissent de simples objets sans autre valeur que le souvenir : celui des circonstances et des jours au cours desquels je les imaginai et les écrivis. Quelle joie, même obscure, certains jours, quelle fièvre, quelle confiance en l’idée qu’écrire fût une grande chose. Peu à peu, il n’est plus rien resté de tout cela. Depuis 1975, je vis très seule, mais je vois que d’autres personnes, des écrivains plein d’assurance, affirmés ( ce mot, en réalité, ne dit pas grand chose, acceptés serait peut être plus juste), vivent à présent le temps de la séparation. On pourra demander : la séparation d’avec quoi ? Je répondrai : d’avec eux-mêmes, d’avec ces autres qui étaient avec nous. D’avec notre génération, et d’avec les générations qui s’avancent. Rien n’est plus comme avant, tout est différent et confus. Certes, dans la vie des gens, qu’ils écrivent ou non, de temps en temps apparaît le sentiment révélateur d’un changement : lequel s’est produit avant que nous nous en rendions compte ; de sorte qu’il n’est ni perçu ni compris. C’est ainsi que l’on vieillit ; de là que vieillir aussi est un traumatisme, comme l’est la jeunesse. Cependant, dans la solitude de beaucoup d’entre nous, il y a, aujourd’hui quelque chose de plus. Je veux parler de la sensation inattendue d’être transportés, confinés et transportés, et de traverser de cette manière un pays étranger, inconnu. Et de ne pouvoir plus retourner en arrière. Ou qui sait quand. Et ce pays inconnu est exactement ce qui comprime notre pays réel : problèmes que nous négligeons, devenus gigantesques ; langages et ordres divers ; éclatements. Sensation de brouillard sur toute chose : non-connaissance de la raison pour laquelle nous avons tant changé, de ce que nous voulions auparavant, de ce que nous espérions ; non-souvenance. Voici que moi non plus je ne me rappelle pas. Ou à grand-peine. Surtout, les nouvelles langues empêchent le souvenir des jours et des faits précédant ce changement. Quand je dis  » nouvelles langues », j’exagère peut-être ; je devrais dire : éclatement de notre langue en plusieurs langages ; chute des langages au niveau du jargon, de l’intimidation, du mépris, du cynisme. Et la particularité – le pire côté – de tous ces faits reste encore la sensation de rêve qui provient de leurs changements, du fait qu’ils ont tel visage, aujourd’hui, et tel autre, absolument opposé, demain ; de leur complète disparition après nous avoir tourmentés, du répit qu’ils nous laissent et puis, tout d’un coup, de leur retour. Alors l’esprit se décourage : ai-je rêvé ? Étais-je éveillée ? Y a-t-il incapacité, pour notre crâne, à supporter la rapidité et la violence des changements ? Ou est-ce seulement cette rapidité, cette violence des changements qui sont hors nature, étranges véritablement ?