Les impardonnables, Cristina Campo.

Le texte qui suit est la copie intégrale de l’introduction au texte de Cristina Campo.

Seules d’amoureuses, de légères mains peuvent, c’est certain, avoir composé dans ce volume la forme littéraire, la figure mentale que fut Cristina Campo, nom artificiel et inné auquel ne convient guère l’épithète pauvre et vague d’écrivain.

C’est vrai, ce livre en est la preuve, Critina Campo écrivit : mais comme les artistes d’Extrême-Orient ont peint, sans l’indication « Profession : peintre » pour les fortifier ; elle a écrit, mais comme l’acteur du nô fait croître sur la scène ce que Zeami désigne du nom de Fleur : pour finir il s’écroule, s’annule et ne revient pas saluer, afin de ne pas se révéler acteur mais de rester cette fleur qu’il fut. Elles existent, certes, les femmes qui écrivent ; diversement libres, belles et laides, ennuyeuses et perspicaces, déchaînées, savantes, toutes modernes, ambitieuses, jamais oisives – pourtant il y a une fatalité : moins elles sont écrivaines et plus elles sont écrivains, plus elles valent : chez l’écrivaine, on sens généralement une pénurie d’activité solaire, un ralentissement, une réticence à la parole à prendre le chemin de l’ombre, tandis que pour la femme écrivain, la limite est dans sa transformation en androgyne, dans l’acte chirurgical pour s’emparer de visions et de formes qui ne sont pas siennes : elle atteindra avec difficulté le sublime. Les écrivains qui sont nés femmes suscitent d’étranges surprises : ce qui nous apparaissait comme un énergumène des lettres se révèle une femme travestie qui a souffert pour franchir ses limites.
Certaines femmes en revanche, devenues emblématiques, comme Emily Brontë, Catherine de Sienne, Héloïse du Paraclet, Râbi’â, Emily Dickinson, Thérèse d’Avila, Anne-Catherine Emmerich, Marina Tsvetaeva, Simone Weil, ou notre extraordinaire Cristina Campo, ne peuvent être rangées ni parmi les écrivaines, ni parmi les écrivains ; l’édition les sert et n’est pas servie par elles ; une fois qu’elles ont été lues, il reste d’elles chez le lecteur stupéfait une impression différente de celle que produit leur livre. Plus insaisissable, plus proche du lieu où réside l’oubli.

Je ne dis pas qu’on les oubie, mais qu’elles sont plus proches de la faculté d’oubli. Chez elles, le saeculum a moins de réalité et de prise sur le monde. La Vie de Thérèse ne laisse aucune trace ; des lettres de Catherine surgissent avec netteté des mots qui reviennent sans cesse ( feu, dilection, trempez-vous dans le sang…) et dans une nébulosité sybilline se tient comme en retrait la substance édifiante, la moelle de la missive. C’est, chez les êtres magiquement féminins en qui la parole descend, le contact avec l’inexprimable ( et de ce contact, Christina fut plus que toute autre experte). L’Inexprimable glisse et nous touche, mais d’une façon si légère qu’il ne parvient pas à nous changer de manière sensible…Les vrais écrivains laissent toujours un signe, alors que ces femmes qui tissent l’inexprimable sans se soucier d’imprimer des signes en sont elles-mêmes un. Chacune d’elle est une idée. Elles sont comme des signes diacritiques où l’anarchie du son s’atténue afin que la grâce, toujours divine, impose à l’énergie sa propre loi.
Il y a bien des années, parmi ceux, trés rares, qui rendirent compte de
La flûte et le tapis, il me sembla juste d’appeler Cristina « l’écrivain Campo » : définition qui, on l’a vu, ne tient pas. Je l’abandonne. Qu’on en voie l’unicité et la joie sacrée dans le chat de Piccarda ( Dante, Paradis, III) : élevée dans un espace spirituel et de chant, sans mesure.
Cristina Campo s’est dépensée surtout dans l’érudition et dans le vers mystique, avec quelques essais royalement réussis comme traductrice en vers ( John Donne), mais dans une érudition multiple et d’un genre si peu fréquent qu’elle éveille des soupçons ; une femme de lettres ordinaire hante des chemins moins inaccessibles, moins inutiles même. En réalité, Cristina atteignait à un savoir prodigieux : quel que fût le domaine abordé, elle s’imprégnait d’une connaissance définie, scrutée, ratifiée. Je dirais mieux : assumée. L’érudition n’était que la manifestation de son inspiration, la révélation en elle de la parole cachée.
Cristina Campo, la mince, la mourante, dut un signe ; et le recueil de ce qu’elle a laissé au terme d’un voyage dans l’existence plein de secrète pénombre et tout décanté, dans lequel elle nous apparut comme une infirme qui quittait rarement le lit, en est le témoignage musical. Une lumière – pour qui est en mesure, grâce à une initiation intuitive, de reconnaîre ce qui est Pneuma et lumineuse filialité encore.

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